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Lèse-Art Re-Mue

RE-MUE revue littéraire des lézards en mutation permanente.

Chaque mois, RE-MUE donne la parole à un nouvel invité

  N °6

 

Marianne Bougard

Marianne Bougard commence le théâtre vers 18 ans et malgré son amour de la scène et son projet d’entrer à l’INSAS, elle n’en fait pas sa profession et s’oriente vers des études littéraires. Par la suite, elle va travailler dans le domaine de la phytothérapie orientale, puis gère un home pour le 3e âge. Elle revient au théâtre en 1999 où elle suit des cours à Mons dans les classes de Monique Ruelle et de Lara Cowez. Elle rejoint également la Troupe de théâtre « Passion & Différences » en 2001 dans la création de  « Personne ne m’avait dit », une pièce de théâtre originale sur la différence et le handicap. En 2005, elle participe à la Revue de Noël du « Petit théâtre de la ruelle » dans la région de Charleroi. Aujourd’hui, elle se consacre à son autre passion : l’écriture de nouvelles et de contes. Elle a en projet l’édition d’un livret de conte pour enfants. (Source : http://www.eudaimon.be).
Elle sera l’invitée de ReMue du mois de mars.
  http://www.eudaimon.be/../eudaimon/jpg/marianne.jpg

 

Quelques textes de Marianne Bougard :

 

 

     
 
 

 

Histoire d’ [ô] : La mission de Meluine.

 

Il est tard et  je me promène dans la campagne .Les senteurs naturelles remontent du sol, les bruits se feutrent, je me sens en accord avec la Nature. Je suis bien.
Srratchhh, Srratchhh , Srratchhh…je m’arrête.  Srratchhh, Srratchhh , Srratchhh
En m’orientant sur ces bruits de raclures sur le sol, je me laisse conduire, intriguée; ma progression est facilitée par la pleine lune qui éclaire le paysage d’un halo vaporeux et je la découvre au bord du ruisseau. Agenouillée sur la berge, un grattoir dans la main droite, elle fouille la terre avec minutie. Ses doigts longs et nerveux défont les mottes jusqu’à ce que soit extrait un morceau plus compact. Alors, elle l’examine attentivement, le passe dans le courant liquide et le met de côté ou le rejette sans plus d’égard. J’observe le manège  avec curiosité. Le geste est lent, appliqué, comme rituel. Soudain, un élément ocre est extrait de sa gangue boueuse. Nettoyé soigneusement, il révèle une forme arrondie et  spongieuse aux extrémités … On dirait que c’est.. Mais oui, ça ressemble à un os ! Dans ma surprise, je bouge et fais craquer quelques brindilles … Elle se retourne et je prends son regard de plein fouet. Des yeux immenses et mordorés qui vous fixent avec une intensité et un éclat où pointe une volonté farouche. Le front est haut, les cheveux longs et souples laissent couler sur ses épaules leurs reflets blonds et argentés. Le nez petit est relevé comme un défit naturel sur une bouche charnue entourée de quelques rides qui lui tracent un sourire perpétuel. Nulle hostilité, aucune peur, juste une tranquille interrogation. Gênée de paraître l’espionner, je tente de  justifier ma présence, mal à l’aise, mais elle me coupe d’une voix très douce et ferme en haussant les épaules.
«- Cet endroit est publique, vous avez, tout autant que moi le droit de vous y tenir ! »
Enhardie par ses paroles,  je lui demande ce qu’elle fait là. Elle m’inspecte quelques instants comme pour me jauger, puis, d’un léger mouvement soupiré, manifestement elle se lance avec une moue de dérision qui se justifiera par la suite.
«-Je collecte des os, dit-elle, et devant ma mine ahurie, elle continue : en fait, c’est en songe que je reçois un appel, une âme me dit : ˝ Meluine, libère-moi ! ˝ Elle n’a pas achevé sa vie terrestre correctement et ne peut donc prendre son envol. Comme je suis un élément relais- un don transmis par une aïeule- j’ai mission  de faire en sorte qu’elle soit libérée afin de rejoindre le grand Cercle du chemin des âmes. » Et devant ma stupéfaction, elle reprend : « oui, je sais, vous allez me prendre pour une folle ; ce n’est pas grave ! En presque septante ans d’existence, j’en ai pris l’habitude ; alors, passez votre chemin et laissez-moi vaquer à mes occupations.»
Aucun son n’arrive à franchir mes lèvres mais je suis bien décidée à rester pour voir ce qu’elle va faire…Comme pour accélérer mon départ, elle reprend :
« -Je vous préviens que si vous attendez, vous ne pourrez plus partir avant que tout soit accompli et.. »
« -Et vous devez reconstituer le squelette humain complet ? »,dis-je, en la coupant.
« -Je ne parle pas seulement d’humains. Ma tâche est bien plus grande .Les animaux aussi ont une âme et doivent partir décemment. Si c’est dans le cycle normal de la vie, tout va bien. La mouche  est destinée à nourrir l’oiseau  qui lui-même servira de dîner à l’aigle et  ainsi en a voulu Dame Nature ; mais il arrive que les animaux –comme les gens, hélas- soient tués pour d’autres raisons. Pour en faire un trophée, pour assouvir les pires instincts chasseurs, voire aussi par sadisme. Là il y a désordre, le cycle n’est pas accompli dans les règles et l’âme ne décolle  pas, elle reste dans les limbes et erre à jamais,  sauf si j’arrive à accomplir ma tâche jusqu’au bout.  En tout cas, pour répondre à votre question, Il importe surtout que les os soient au nombre de 5, c’est un grand minimum, mais ça suffit. Il faut un os du crâne et un bout d’une côte. Le premier  parce que protecteur du cerveau, il en est empreint de la force  mentale et l’autre gardien du cœur, en possède un zeste de force vitale. Et pourquoi cinq ? Parce que chacun fait référence aux cinq éléments de l’organisation de l’Univers : le Bois, le Feu, le Métal, la Terre et l’Eau. Vous ne partez pas ? Bien, je vous aurai prévenue ! » Et sans plus se préoccuper de ma présence, elle continue ses fouilles.
Clouée sur place, dans l’incapacité totale de bouger, je regarde la suite des événements avec plus de curiosité que de réelle terreur, ce qui est assez incompréhensible étant donné mon habituel hermétisme pour tout ce qui touche de près ou de loin au paranormal. 
Avec une grande solennité dans le geste, elle étale sur le sol cinq morceaux blanchâtres. Et elle les relie d’un cercle légèrement ovale, figurant la lettre « o » de l’alphabet. Doucement, toujours à genoux, elle entonne une mélopée en écartant les bras, paumes levées vers le ciel.
« -HOoo waha Ooo wa ha Ooooo ,.., -HOoo waha Ooo wa ha Ooooo,… » 
Le disque lunaire brille d’un reflet puissant. Soudain, une représentation en 3 dimensions se détache des os en tournoyant et une silhouette se dessine, tandis que la musique s’accélère,
 « -HOoo waha Ooo wa ha Ooooo … »
Un cerf,…C’est un cerf qui prend forme sous mes yeux, un cerf magnifique, majestueux. Il se tourne vers Meluine, laisse tomber sur elle une larme et plonge tête la première au centre du reflet de la lune dans la rivière… les eaux, à peine troublées, se referment sur les os de la bête reconstituée ; une  émanation vaporeuse s’élève vers le ciel tandis que des relents de terre humide emplissent mes narines et qu’un grand souffle de paix tombe sur nous. La musique ralentit et disparaît dans un murmure…
« -HOoo waha Ooo wa ha Ooooo ,.., »
Puis, un nuage masque furtivement la lune et tout retombe dans une pénombre sereine,  l’espace d’un instant. C’est à ce moment que je peux à nouveau bouger. Comme fascinée, je ne peux cependant détacher mon regard de Meluine. Elle a fermé les yeux et se recueille. Devant elle, les os ont disparu, elle  passe les mains à plat sur le sol comme pour balayer le désordre relatif que ses recherches ont mis sur la rive et se lève. « Mission accomplie, dit-elle, Je suppose que vous aimeriez avoir des explications complémentaires,  mais vous  savez  déjà beaucoup! Pour ma part, ce n’est qu’au moment de l’élévation que je vois quel être je sauve des limbes. Aujourd’hui, un cerf, hier, un soldat de la grande guerre... C’est chaque fois une surprise. Avant le plongeon, toujours, il y a un regard vers moi et un contact. Ici, la larme du cerf, mais ça peut être une légère caresse, une plume C’est leur façon de remercier avant le Grand Départ. Vous voyez, dit-elle, en me montrant ses mains, chaque tache brune est un adieu. » Et de me montrer le parfait ovale qu’a dessiné la larme du cerf sur sa main gauche. Puis soudain plus intime, elle rajoute : « A présent, il est grand temps de nous séparer. Mais notre rencontre n’est pas fortuite, je suis sûre que tôt ou tard, tu seras appelée toi aussi pour devenir un relais. Sinon, rien n’aurait pu s’accomplir aujourd’hui et jamais les os en o n’auraient pu plonger en eaux ! Patiente et tiens-toi prête, tu recevras les signes. On va se revoir. A bientôt ! »
Alors maintenant, j’attends, tous mes sens tournés vers l’extérieur. J’ai acquis, depuis cette entrevue une grande sensibilité aux choses et aux êtres qui m’entourent. J’attends avec beaucoup de sérénité de croiser à nouveau  Meluine… J’attends… Mais ça, c’est sûrement pour une prochaine histoire…

 

Illustration: Wanda Kujacz

                                                                      
                        Et pis, dermique.

 

                        Il a  trente-cinq ans, quarante, tout au plus. Il fait partie de cette catégorie d’humains qui stagnent toujours entre deux âges, comme pour mieux appuyer leur discrétion. Un long cache-poussière gris le cache jusqu’aux genoux. Longiligne, le cheveu noir et rare, les yeux rapprochés et toujours en mouvement, le front plissé par la perpétuelle crainte d’être pris en défaut. Il gagne honnêtement sa vie en classant des dossiers sans suite sur les étagères surannées de la Gare du Nord.

                        Tout va bien pour lui. Une petite vie bien rangée, bien ordonnée. Il apprécie particulièrement son bureau à l’entresol, avec sa demi-fenêtre qui laisse juste voir les jambes se presser sur le trottoir. Seul dans son antre, il ne craint rien et surtout pas ses manifestations à « lui ».
                        Parce qu'il faut dire qu'Albert Bisseret présente la particularité singulière d'avoir " quelqu'un dans la peau" ! Ça ne le dérange pas, non; pensez donc, la solitude, il ne connaît pas! Toujours quelqu'un à qui parler, avec qui confronter idées et choix! En plus, il n'est pas très contrariant: de même sexe et de même âge, Alby partage la plupart de ses convictions! Bref un couple bien rodé avec l'économie substantielle de l'entretien d'un seul corps!

                        Tout change lorsque, dans la salle sombre, on fait descendre un deuxième bureau et qu’on présente à Albert une collègue prénommée Suzon. Il la trouve fort à son goût…
                        D’emblée, Suzon déplaît à Alby. Il manifeste sa répulsion en brillant par son absence. Cette attitude rend aussitôt notre ami Albert aussi lumineux qu'une luciole en pleine saison des amours, y compris pendant la nuit. Ça  l'empêche de dormir et ça le rend totalement inaccessible à sa nouvelle amie. Fille de condition modeste, cette dernière ne supporte pas ce côté " m’as-tu vu ? "de son nouvel amant. Elle se détourne bientôt de lui. Comment Albert fera-t-il pour ménager la chèvre et le chou, et, en l’occurrence sa chère Suzon et son chou d’Alby, et le tout, sans perdre le Nord ni sa place, en Gare du Nord ?

                         Cruel dilemme, voyez-vous ! Parce que comme il travaillait dans un endroit obscur, classant des dossiers sans suite sur des étagères surannées et - si vous me suivez bien - qu'Alby, qu'il avait dans la peau, brillait par son absence. Ça mettait au sous-sol de la Gare du Nord une clarté inhabituelle. Ça attirait le regard des chefs à qui tant d'éclat de la part d’un subalterne semblait suspect. Qu'allait-on dire en haut lieu? Un clair- obscur de la sorte ne saurait être très catholique et n'amènera que des ennuis !

                               Prenant ses jambes à son cou, tout en essayant de garder son équilibre, rendu précaire par la force des choses et l'attraction terrestre, Albert va trouver son chef et demande à être muté au bureau des objets perdus, laissant là sa chèvre, pardon!, sa chère Suzon bien vite consolée par son remplaçant . Ce dernier filait un mauvais coton sur le vieux rouet de feu sa grand-mère Suzon, dont les instincts maternels étaient depuis trop longtemps en jachère, s’empressa de les laisser s’exprimer.       

                        C’est ainsi que tout rentra dans l'ordre des choses en Gare du Nord.  Alby qui n'avait plus de raison de briller, se réinstalla confortablement dans l'épiderme d'Albert qui retrouva immédiatement un teint sombre aux objets perdus. De temps en temps et pour se venger de l'infidèle, Alby lui grattait la tête ou proférait des grivoiseries, mais dans l'ensemble et dans l'obscurité de la salle, ça passait inaperçu.

                        Un jour, se présente à lui, (enfin, à eux !) un jeune ado assez bizarre qui semble
chercher quelque chose.

  • C'est ici les objets perdus?
  • Vous avez perdu quelque chose? demande Albert avec un rare sens de l'à-propos.
  • Oui, dit l'autre en opinant du chef, enfin, je m 'jais des cheveux parce que j'ai perdu les miens. C'est que, voyez-vous je n'ai plus toute ma tête et quand la défection se fait au niveau de mes cheveux, voilà ce que ça donne :

Il enlève sa casquette et stupéfait, Albert découvre un immense va-et-vient de frisottis chevelus tels des méduses aux cent bras, poussant et rentrant dans le crâne du jeune homme.

II réfléchit à toute vitesse pour se dépêtrer de la situation en piquant, au passage, tous les miroirs de dépit.

  • Oui mais ici, c'est les objets perdus et vous, vous les avez trouvé vos cheveux puisque vous vous les faites au fur et à mesure! Alors, Allez voir aux objets trouvés, ici, on n'est pas compétent. C'est pas le bon bureau!

 

                        Sur cette mauvaise foi évidente, le jeune homme ne se sent plus et pète le feu.
Comme il n'a plus toute sa tête, une cheminée incandescente, telle un volcan, se met à cracher des fumées nauséabondes et des laves incandescentes qui mettent, illico presto,  le feu au bureau.

  • Plok ! Plok !! font deux bras en s'affaissant sur le sol et se cassant en mille morceaux.
  • Mais, mais c'est pas possible ça!, dit Alby, déjà que j'étais tout chamboulé avec tes jambes nouées à ton cou, maintenant que les bras t'en tombent, moi j 'me casse aussi! je ne veux plus me faire ta peau! Tout est fini entre nous!

 

Cruel destin que celui d’ Albert ! Il s’est  retrouvé seul, tout seul, quasi cul de jatte aux objets perdus. Et comme il avait mis sur la porte une grande pancarte:

 

Étiquette: ICI, C’ EST LES OBJETS PERDUS ET PAS LES OBJETS TROUVES ! 

 


                        Personne ne vient plus le voir, gageant qu'il sera plus facile de trouver ce qu'on a perdu dans ce qui a été trouvé ! Logique, non ?!
                        Oh, j'en perds la tête, moi …j’me paierais bien la tête de quelqu'un.
                        Euh, vous croyez qu'il y a un dépôt quelque part?

                                                                     

L’amant ignoré.

Il est dix heures et comme chaque matin, après avoir becqueté mon p’ti déj’, je me fais ma promenade de santé au Square, autour de l’étang puis je me prépare pour la séance matinale et m’installe en une place bien tranquille d’ où personne ne pourra me déloger.
C’est que souvent, on me vole dans les plumes et on me chasse sans ménagement. Je n’ai jamais compris en quoi je dérangeais. Je dors dehors, je suis, comme qui dirait, « sans domicile fixe ». Je n’embête personne et ne fais pas la manche.

Coup d’oeil à tribord, " Il " est là, assis à son piano, prêt à se lancer dans son morceau du jour. Suivant un rituel immuable, Il fait craquer un à un ses longs doigts fins et nerveux, et à chaque geste, un frisson me parcourt l’échine rien qu’en devinant le bruit sourd. " Il " replace la mèche brune rebelle et se lance et les notes s’envolent, comme oiseaux hors de cage, par la fenêtre ouverte.
Coup d’oeil à bâbord, " Elle " est là. Par la fenêtre, je la vois qui s’apprête à essuyer la vaisselle, modeste tâche s’il en est mais qui semble coller avec son besoin de rêverie matinale. " Elle ", jeune femme, la trentaine épanouie, 1ère Gauche dans un bâtiment de style maison de maître, transformé en appart’ pour des besoins de rentabilisation.

Bien installé sur un point de vue panoramique, de mon oeil d’aigle, -je me complais assez dans cette promotion momentanée -, je vois la féminine silhouette commencer sa tâche au son des premières notes et chaque jour, c’est pareil, chaque jour, elle cale ses mouvements au rythme du piano et son visage s’éclaire et sa pensée s’envole par la fenêtre. Ma respiration suit la spirale que dessine sa main sur les assiettes… Et je vois tous les ombrages, je respire le souffle léger du vent qui entraîne ses pensées pour rejoindre, dans le ciel clair, les vols de notes en portées, emportées… Je l’accompagne dans son évasion.
Inconscient de l’émoi qu’il provoque chez sa voisine, le pianiste s’exerce avec toute l’application qu’exige son art. Ses yeux se perdent au loin, picorant ça et là d’une oeillade la partition qu’il connaît par coeur. Son « Infini » à lui est peuplé de notes et de croches et ses tressaillements sont autant de souffrances tues que de difficultés vaincues.

L’heure est besogneuse et le quartier habituellement  tranquille. Seuls quelques vieux promènent leurs os au soleil bienfaisant. Première rupture de rythme et c’est une moto qui casse l’ambiance du paisible square. Telle les boules du jeu de quilles, ses pétarades éclatent l’ordonnance des notes qui s’obstinent pourtant à retrouver le rang. Aussitôt disparue, l’orgueilleuse intruse à grande cylindrée n’est même plus souvenir et la Musique reprend ses droits, plus belle encore, puisque triomphante.

" Elle " monte à l’étage comme s’élève l’adagio et s’en va changer d’écran sous mon regard buvard qui zappe, cherchant l’image… Par le jeu des étages imbriqués, la fenêtre de la pièce est juste au-dessus de la salle d’où s’échappe le concert. Deuxième rupture, elle se tord le pied sur un jouet brisé dans cette chambre d’enfant à jamais inutile… et c’est toute une révolte qui s’emballe sous les doigts experts. Ils se chevauchent et écrasent fortissimo les blanches et les noires, et la cheville et les soupirs et c’est toute une révolte qui vole ou est-ce la douleur ? La voilà qui se chausse, s’habille à la va-vite et s’affaire en claudiquant… Descente d’escalier, sortie sur trottoir, bandeau élastique sur le front… un bref regard vers la fenêtre sonore…
Elle ne boite plus et s’élance. Je me mets en route, à sa suite, sachant que par trois fois, elle fera le tour du parc, par trois fois, accélérant la cadence comme pour rattraper le temps. Et moi, moi qui suis le témoin quotidien de son angoisse, amoureux transi de ses beaux yeux, je me contente de l’accompagner dans sa fuite éperdue ; incapable de l’aider, j’attends qu’elle s’arrête, en face de la grille, à bout de souffle, courbée par l’effort mais apaisée. De sa poche, elle jette quelques agapes.

Moi, le pigeon du square, je picore religieusement les miettes de son déjeuner, je savoure les croûtes chéries tout en lui chantant quelques rrouh, rrrrrrhouuuu qu’elle ne saurait traduire… et pourtant, si ma tourterelle voulait voir ce que mon oeil ramier ramage....

Le piano s’est tu, la fenêtre refermée. " Il " va monter pour les ablutions matinales. " Elle " est rentrée et par le jeu des étages imbriqués, elle prendra sa douche, presque avec lui, dos-à-dos. De mon oeil colombin je suis les ombres quelques instants, devine les gestes, envie une savonnette, mieux encore, je me rêve serviette… puis, je m’envole vers quelque mansarde en attendant patiemment la prochaine séance, demain dix heures.
Dix heures, demain, je serai fidèle au poste, bien perché sur la tête du Discobole du parc. J’attendrai, au pied de l’étang que commence le spectacle, comme tous les jours, …comme tous les jours… coup d’oeil à tribord, coup d’oeil à bâbord.. Lui pour le son, Elle pour l’image, sans s’être concertés, joueront la nouvelle séquence, l’épisode inédit et combleront ainsi « l’amant ignoré ».