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Lèse-Art Re-Mue

RE-MUE revue littéraire des lézards en mutation permanente.

Chaque mois, RE-MUE donne la parole à un nouvel invité

  N °8

Le doigt dans l'encre-nage

 

 

 

 

 

Nuit bretonne

Les réverbères perlent
Sur la mer élastique
Eau noire qui se meurt
Aux froissements des rires
Nuit d’avril
Fumée amicale
Qui s’en va
Jouir des grincements
Des navires

 

Amour

 

Le vent mouillé
Tombait tombait
A l’aube rouge
De mes pleurs un à un
Sur tes mains sur ta paume
Sur le sang qui bouge
Se creuse le soleil
Au levé du jour

 

Univers d’été

Le ciel tombe en morceaux – il pleut sans odeurs et sans lumières. Il pleut. L’avenir hésite. En été, sous le soleil gris, je suis en enfer – Le paradis noir m’entraine, à la mort dans la vie, à la violence quand l’amour n’est plus – quand l’espoir est immense. Éclatant le froid et le vide, je pleure – on ne m’entend pas. La boue inonde, je m’enfonce et tire vers le ciel. Et les oiseaux chantent. Maintenant, je suis seul.

 

 

 

Blanc

J’ai cru tendre la main aux nébuleuses, gronder d’effroi quand tout le monde se tait, tombedans des atmosphères aux gigantesques couleurs du néant et du tout. J’ai crevé mes nuits à obscurcir le ciel noir de tes images sans fin, sans lumière. J’ai imaginé la lumière, tordue au travers de ta nuque – arroser mes rêves les plus fous. J’ai cru posséder la violence. J’ai vu de la lumière dans l’anéantissement de la matière. Et je me suis perdu dans l’expansion de l’univers.

 

Poésie du soir

Il y en avait je crois de la lumière traversant les fenêtres du passé. Impassible au temps, quelques jaunes souvenirs me font pleurer en plein jour, les yeux sans larmes. Une histoire de soleils qui se mirent au fond des journées, décidant de tout, du possible et du néant. De mes nuits vides, de mes nuits blanches, au ciel géant des étoiles, les nuages passent au delà de mon être sur une circonférence infinie. Le vent vient parfois agiter les feuilles et alors le paysage s’étend, la vue traverse, le soleil s’étale et vibre sur la douleur

                                                                                            Cassandre Urvoy

 

                                        Boris Eloi

 

 

 

 

 

 

pour Anne Dominé


Patrick Fraselle, extrait du recueil « Le schiste »


Schiste fameux. Fière. Pierre à couches de silex. Moi ta montagne. Strate magique occultant le temps. Caillou(x) bleu(s). Souffre des mots. Ton mica. Mica de la lame reflétant la tige. Fier. Montagnes océanes. Crève-moi tes nuages. Pleure. Crie comme une truie. (Fais.) Fais ma mie comme fruit sans temps. Pleure en mes mains. Grès du métal. Grêle létale. Soif de ligne-étoile. Ligne. Lignite. Ta ligne. Ligne de toi. Soif sèche de ton aligne. Marmot. Marmoréen. Mot du plaisir. Rot du désir. Vallée du dur en ta maligne. Dure. Lave. Là. La vallée avalée. Soleil. Pépite. Pépite de soleil dans la dent minérale. Ton râle en soleil. Voleur de mica. Mica de la lame reflétant la tige. Géométrie marine. Parfum oblong. Parfum blond. Boue. Chercher ton sexe jaune. Lécher. Limace. Fuir. Fille lasse. Sans bruit ton sang. Ton bon sang. Ton sang bis de ma langue. Ton sang ter. Ta terre à nourrir. Baise-toi en mire. Reste. Reste-moi. Caresse du miroir. Ton mi, mon roide rustre. Ton Roi. L’Oedipe troue l’usure. Œstrus. Le fruit de ton amer régente l’ostréiculture de la Grande Joute Marine. Ta couture. Ta suture. Ta blessure. Ta beauté et ta tristesse. Mon couteau qui t’écoute. Je te goûte. Mon couteau coupe. Mon tout qui égoutte. Mon loup te découpe. Le goût de ta goutte. Pisse la douleur et pleure en les mains. Meurs dans mes mains. Meurs en aimant. Chienne-toi. Réveille-toi. Veille-toi. Surveille-toi. Aime-toi...Veille-moi ton amour. Berce-moi. Mouille à la russe. Ruse à la rouille. Déverse-toi. Déverrouille-toi. Déverrouille-moi. Découle-toi. Fends-toi. Vis, explose, plie. Chante. Défends ta pute en toi. Repu. Repue. Repais-toi. Pue-toi. Rue-toi en paix. Pue-toi en rut. Ma chute. Ma pute à Roi. Ma pute à moi. Mon moi est ton toi. Mon toi est moi. Ton toi est dans moi. Ma chute d’émois. Mon rut pour toi. Masque ton détour dans la couche. Geins. Geins, crie, pleure, crache, roule, abandonne, lâche, lèche, arrache, crache, crie, crue, croque, liquéfie-toi, fie-toi, confie-toi, arrache, rage-toi, vide-toi, vis, ris, muse, mue. Murmure le râle. Crache. Sois ce fruit confié. Vitupère. Vocifère et fuis la vivote. Saigne. Vis.
Si tu veux saigne mais vis. Lis puis enlise-moi. Crache de l’amour. Crache ton amour dans ma bouche. Libidine-toi. Lie-toi. Lie-moi. Lis-moi. Lie-toi à moi. Lie-moi à toi. Crève-toi. Crève-moi. Rêve-moi. C... rève-moi. Rut est du sang. Le rut encens. Ton su. Ton rut sur. Ta censure. Ton ru(t) sans censure. Mon ut pour eau de ta chair. Fourreau. L’ode chère. Je t’intime, je t’aime. Je teinte ton intime. Je tinte ta clé-latine plaisir. Dans ton pli clos. Léchée quand tu ris. Je teinte mes rimes. Je te reins. Je te marine tel un bateau femelle. Je suis Marin. Pour toi j’atteins. J’atteins l’eau. J’atteins ton eau de l’océan. L’os océan. Le rose. Le rose de ton séant. Roseau. Rouge du cœur. Je te rouge, je te crouge et te croque. Rentre dans moi pour mourir, pour mérir, pour périr. Pour atterrir la mer. Rentre en moi pour souffrir ta joie. Pour choyer le soufre. Pour choyer (et noyer) le souffle. Pleure en latin. Pleure en mes mains. Pleure en catin. Pleure le matin. Fusionne-moi et hurle. Apaise-toi. Hurle. Apaise-moi. Hulule. Apaise-toi puis hurle encore.

 

Sur-hurle. Hulule. Dors. Tranquillise-toi. Va doux baiser(s). Dors. Dors comme de l’or. Baise. Baise en paix le bec de la chouette... Seule(ment) lèche-lui ses paupières. Crève tout doucement. Dans l’amour. Crève mais dans l’amour. Dans l’amour. Dans l’amour doucement. Dans l’amour. Dans l’amour. Danse. Danse l’amour. Danse et doux l’amour de l’amant. Danse doucement l’amour dans l’amant.

 

                                                                                                                   Patrick Fraselle

Robert Varlez

 

 

 

 

 

Lundi 15 mars
 
 
Sortie de langue seringue
Au décalque d’un lac
 
Éclate l’entête
 
À la marge de l’aine
Qu’enchâsse Héraclite
 
Et l’entraîne au massacre
 
                                                                                 Gaël Pietquin.

 

                                                Mido

 

Tu divulgues
 
L’ongle et
La brisée
 
L’aventure
Des vulves
 
Aux dents sur
Le battant de porte
 
Portée                           du temps.
 
                                                                                 Gaël Pietquin

 

 

 

 

 

José et le chaudron.


Le maitre des Banquets posa le chaudron devant nous.
Armé d'une louche en bois il frappa trois coups sur la table réclamant le silence, puis sur un ton qu'il voulait solennel il nous déclara : "Amis vénérables, n'oubliez jamais ceci, nous sommes comme la soupe fumante de ce chaudron. Hier crème fraiche, carotte, navet, poireau ou pomme de terre, aujourd'hui velouté de légumes ! Si l'un d'entre vous manque de saveur il s'enrichit du fumet de ses frères, mais que l'un d'entre vous soit pourri et c'est le chaudron qu'il faut jeter."

Quelqu'un fit circuler la poudre, puis le canon tonna. La soupe était un peu poivrée mais délicieuse.

                                                                                                    Loran (Laurent Chaineux).

                                                 Layachi Hamidouche

 

Sons d’émaux.

Connais tu le son,
Connais tu le son des mots,
le son des mots lus ?

Les mots lus sont dits sans son.
Les mots lus sont dits, sans plus.

Connais tu le son des mots ?
Le son des mots dits lus.
Le son des mots tus.
Est ce que les mots tus sont dits sans son ?
Est ce que le son des mots tue ?
Et le son des mots lus, tue t-il ?
Est ce que les mots dits tuent ?

Et le frisson des mots ?
Connais tu le frisson des mots ?
Connais tu le frisson du chant des mots
qui te laisse sans voix et t'envole...
Connais tu le frisson d'une parole ?

La parole dite s'envole sans bulle
se pose et déambule.
La parole circule et crée
La parole crée,
le meilleur ou le pire
et s'efface dans l'expir
comme fane une fleur.

Connais tu le son ma soeur ?
Connais tu le son des soupirs ?

                                                                                                     Loran (Laurent Chaineux)
 

 

 

 

 

 

 

 

 

l'oiseau-fétu
s'avorte et s'endort

le rouge rue
l'œil sue

l'osier aborde au rivage des morts

dépenaillé
le rut
éructe ses trésors

                                                                                                       Jacqueline Fischer

 

                                 Jacqueline Fischer

 

 

 

 

 

 

Paroles du chaman

Chaque semaine je croisais la route du chaman
qui m’observait attentivement derrière le bleu des yeux
dans l’attente que le silence prenne place
et que mon regard se fixe enfin dans le sien
sans plus fureter à la recherche d’une échappatoire

Ce jour-là il ouvrit peu la bouche
sinon pour constater ceci :
« la vie tu ne l’as pas demandée
de quel droit dès lors voudrais-tu te l’ôter
puisqu’elle ne t’appartient pas »

Pendant les jours qui suivirent
je retournai cette phrase sur ma langue
mais elle restait opaque et mystérieuse

Puis par un matin clair au cœur de l’hiver
je compris ce que le chaman voulait me dire
bien que la signification demeurât incomplète

Vivre est un secret soufflé au creux de l’oreille
une brise tiède qui nous traverse avant de s’éteindre
et sur laquelle nous n’avons pas de prise

ni au début ni à la fin
sauf notre orgueil si mal placé.

                                                                                                                              Serge Delaive.

 

                                       Yaya

 

 

 

Antipoème IV

Dans la nuit bleue des trains
qui sursautent sur le ventre gonflé de l’Europe
j’ai failli me perdre et me trouver
alors que je parcourais le continent
(de gare en gare de rail en rail
les horloges identiques
et les mégots de cigarettes sur les voies)
pour approcher de son unanimité
ce qui de lien en lien le réunissait
à travers la nuit sans fin des trains
j’ai compris ce que je ne trouverai pas
ce pourquoi je m’étais perdu
le corps désarticulé de la très vieille Europe
gît dans le caniveau
il n’est pas mort respire encore
crache le sang parmi les glaires
moi qui songeais à la vie
de trait commun je ne vis
que les épaves nombreuses errant parmi les avenues
entre les interdictions
dans la nuit blanche des gares
et les bottillons des flics qui réveillent
je ne cherchais pourtant rien d’autre que le sommeil
j’avais abandonné jusqu’à l’ombre de mon ancien rêve
le chien muselé fouille mon sac
et je me souviens d’Homère
comme d’un ami disparu
qui chantait dans le vent chaud d’étés anoblis
les querelles légendaires des cités
aujourd’hui avalées par les sols pareils.

                                                                                                                              Serge Delaive.

 

 

 

 

 

VIVRE

 

« Il lui semble qu’un livre s’écrit tout seul derrière elle, juste en vivant, mais il n’y a rien… »

Cette phrase-là était entrée en elle au cours d’une lecture. De temps en temps, elle resurgissait, s’imposant à sa conscience comme un mantra.

« … il n’y a rien… »

Rien ? Pas de traces ? Cela signifie-t-il que l’on traverse le temps sans s’inscrire dans la mémoire du monde?… Cette idée l’avait révoltée.

La première fois que la phrase s’était imposée à elle, elle avait 20 ans…  Le miroir lui renvoyait l’image d’une femme jeune, dynamique, au regard vif, au menton volontaire… La pensée que rien ne resterait derrière elle lui parut insupportable. Elle décida qu’elle s’infiltrerait dans la mémoire du monde.

D’ailleurs, depuis longtemps déjà, elle connaissait sa raison de vivre…
Elle l’avait trouvée,  sa raison de vivre,  alors qu’elle était toute petite… Enfant solitaire, elle se glissait dans la bibliothèque, faisait tourner lentement le tabouret de velours noir et s’installait devant le piano. C’était un moment de recueillement. Elle savait que si elle posait un doigt sur une des touches, qu’elle soit noire ou blanche, il se passerait quelque chose de magique : un son quitterait le meuble, s’insinuerait puis se répandrait dans la pièce qui ne deviendrait plus que vibrations… Dans cette bulle frémissante, le temps n’existait plus et l’espace prenait des dimensions infinies…  Elle s’y sentait bien.

Ses parents n’y comprenaient rien : « Cette gamine est trop solitaire. Ce n’est pas bon. » disaient-ils. Et ils la renvoyaient dans le jardin où l’attendaient sa cousine et son petit vélo. Mais, au premier prétexte,  elle revenait dans la bibliothèque.

Alors il fut décidé qu’on lui donnerait des leçons de piano.

Elle apprit à faire chanter l’instrument avec tous ses doigts, avec tout son corps… Elle apprit le poids de la main,  la souplesse de l’épaule et la connivence du cœur. Ce n’était plus une note unique qui emplissait la bibliothèque, mais une vague qui balayait tout. Les livres qui tapissaient le mur, généralement si bavards, se taisaient. L’atmosphère devenait musique, un océan qui gonfle et se retire…

C’est à ce moment-là qu’elle comprit que la musique était sa raison d’être …

 

Lorsque, un peu plus tard,  la petite phrase s’insinua à nouveau dans ses pensées, elle se regarda dans le miroir. Ses traits s’étaient affirmés. Son regard s’était concentré. Elle se sentait gonflée de vie.  La musique ne la quittait plus… Les traces ? Elles seraient dans la mémoire de ces mélomanes qui viennent communier avec le piano dans ces grands temples que sont les salles de concert.

Et elle poursuivit son chemin.

 

Elle eut un jour l’impression que le piano ne lui suffisait plus. On disait d’elle qu’elle était une excellente pianiste… Elle rêva de diriger un orchestre.

Elle apprit à écouter les sonorités, à vivre les rythmes.  Elle apprit les timbres instrumentaux. Elle apprit les signaux convenus, le maniement de la baguette… Elle travailla longtemps sous la direction des plus grands. Puis, un jour, elle se retrouva à la tête d’un orchestre.

 

Depuis, elle sillonne le monde.

Elle est celle qui donne la vie à la musique. Elle est grosse d’une centaine de symphonies. D’un clignement de paupière, elle libère le chant de la flûte ; d’un doigt, elle lance la plainte du violon ; d’une main, elle déchaîne les cuivres…  Et lorsque, face à l’orchestre, elle ouvre les bras, elle a la sensation de faire éclater le monde…

 

Elle a presque soixante-dix ans aujourd’hui. Elle n’a pas besoin de se regarder dans le miroir pour savoir que le temps a buriné son visage.

Il arrive encore que la petite phrase vienne sonner à son oreille… Des traces, elle  sait maintenant qu’elle en laissera derrière elle : de petites plaques métalliques portent partout sa musique…

Mais, finalement,  qu’importent les traces ! 

 

Hier, elle dirigeait l’Oiseau de feu. Devant une salle envoûtée, elle revivait le conte fantastique. Elle entraînait les cordes graves dans l’angoisse de l’ouverture.  Elle faisait surgir, avec le jeu des harpes, des vents et des bois,  l’oiseau fabuleux au plumage incandescent.  Pour lutter contre les forces du mal, elle libérait les bassons, les cuivres et les percussions …

Après les derniers mouvements de l’apaisement final, il y eut dans la salle un grand silence. Le temps s’arrêta. Le souffle magique d’un instant de communion totale traversa l’espace…

En posant sa baguette, elle se sentit pleine d’amour.

Qui donc parlait de traces ?

L’important n’est-il pas de vivre de pareils instants ? De porter en soi l’océan de la musique et d’avoir, à chaque concert, l’impression de communier avec le monde ?

 

                                                                                                           Josette Henin

                                                                                                           mars 2010

 

Josette Henin