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Lèse-Art Re-Mue

RE-MUE revue littéraire des lézards en mutation permanente.

Chaque mois, RE-MUE donne la parole à un nouvel invité

  N °7

Le doigt dans l'encre-nage

 

 

 

 

La Terre Google

 

Je lance le programme informatique
Qui me permet de voyager sur terre
Devant mon ordinateur
Et j’atterris en deux clics
Sur la Route Trois entre Ushuaia et Tolguin
En Terre de Feu argentine
Je remonte lentement le ruban d’asphalte
Entre les sommets enneigés
Le rio Olivia et les forêts intouchées
En passant par les tourbières de Tierra Mayor
Flânant à mon rythme le long de la route
Je regarde les films et les photos
Déposés çà et là par les internautes
Argonautes du temps virtuel
Ainsi cette image d’une clairière magique
Ou celle-ci des arbres drapeaux
Modelés par le grand vent d’ouest le vent fou
Alors qu’un pick up soulève la poussière de la piste
Et je prévois une visite à cet endroit précis
Dans l’espace réel là-bas au sud des terres
Dans l’abstraction concrète du monde
Je m’imagine cherchant la photo
Cachée sous un arbre par le photographe
Bien à l’abri des intempéries et du vent
Avec mon sac à dos ma tente et mes provisions
Pour tout viatique je m’y vois déjà
(Supputé-je depuis ma chaise dans le salon)
Maintenant je poursuis mon exploration
Au bord de la route complémentaire J
Pas âme qui vive et quelques tas de neige
En direction de l’estancia Harberton
Et puis plus loin encore de l’estancia Moat
Latitude 54,91 sud longitude 67,03 ouest
Avec ma souris sur l’écran de l’ordinateur
D’une rapide rotation de la planète
Bousculée d’un clic par une main gantée de blanc
Je constate qu’il est temps de me rendre
A Venise ou sur les rives de l’Irrawaddy.

Serge Delaive.

 

1
Illustration de Robert Varlez


 

Le vide

Que reste-t-il du poème mis à nu
me demandai-je l’autre soir
quand fatigué je réfléchissais étendu
sur le sofa de mes engourdissements
où je me recroquevillais terrorisé
par le vide qui tout autour se creusait
parce que le vide lui-même varie
monstre vivant avide de chair
ou magicien des temps immémoriaux
prononçant des sentences informulées
(en fait cela dépend souvent
de la position d’où l’on observe)

A ma question pas de réponse
mais d’autres questions soulevées
dessous la poussière
complice préalable du vide en question
et toujours je revenais au rythme
il faut imposer ton rythme me disais-je
ta rage ta haine ta sauvagerie
alors je me suis souvenu de Maïakovski
de sa barque brisée contre la vie courante
et de l’incident clos par un coup de revolver
en pleine poitrine non loin du cœur
comme par hasard
et j’ai vu le vide s’agrandir encore
changeant de visage à chaque seconde.

Serge Delaive.

 


Pacifique

 

Combien de fois retournerai-je à Cole Cole
Sur la côte occidentale de l’île de Chiloé
Où je n’ai plus mis les pieds
Sinon dans ma tête tous les instants
Que je repense à moi enfin trouvé
Adossé à la souche devant le grand Pacifique
Aux vagues insonores roulant vers le fond de la baie
Quand Juan Serafini piquait un somme sur le sable
Après que nous ayons fumé une herbe forte
Et que le temps ait écarté ses rideaux
Sur les époques réunies passé futur
Mêlés à la pâte du présent ?
Combien de fois l’ai-je décrit déjà
Dans les poèmes ou les romans
Ce moment vécu à l’apogée d’un jour magique
En bordure de l’océan quand j’avais marché
Une vingtaine de kilomètres entre eau et forêt
Pour atteindre ce lieu où je me résoudrai
Avant que le manchot de Magellan ne décide
D’en rester là échoué sur le rivage
Sous le regard cyclope de la lune géante
Posée au front du ciel constellé
Avec la Croix du Sud penchée sur son aile ?
Combien de fois encore mon regard
S’étendra t-il au ras des vagues
Là-bas dans une baie lointaine de Patagonie
Pour qu’un jour enfin j’y retourne
La cinquantaine passée en compagnie de celle
Qui depuis aura tracé la route avec moi
Ou bien seul comme il y a quinze cycles
D’années retournées sur elles-mêmes
Ce temps qui fuse croché à son ancre
En bordure du Pacifique et des ses tentacules ?

Serge Delaive.

 


1

Photo Jo Hubert.

 

 

 

 

 

 

Repli de l’arme

 

l’œil
émeraude

à l’enlèvement
du mot

salive

larme émonde
mauve

l’onde
à ses remuements

déguise

en trompe-l’œil
en flamme

à vau-
l’ombre la peau

ne brave plus
qu’en sang

l’eau/deuil

 

.

 

Vermis de larves

balise trame
au dos

nuit

l’inféconde
d’un bout à l’autre

des merles blancs
se grisent

en mal du mot

 

 
Gaël Pietquin,

26 février 2010.


Boulevard d ésaffecté des contrebasses

 

nuit

avancement sédentaire
sur la battue des mots

d’un bleu cèdre

l’embrun
comme un masque

bride
remblaie de paille

la balbutie de l’être

.

 

Son trousseau de narines
arénées

la chair qui se brise
à la découpe tiède

des sangles et du vent
que manquerait la sève

en sanglots

(malentendu)

 

.

 

Minuit un quart
(2 heure 10 ?)

traversée
de l’impeccable épaisseur

des angles

neige sur le passage
encore écru de l’encre

 

.

 

4 heure 27

longue palpation
des lignes morses

tendre

soudaine saillie
de mâchoires

à l’amorce du verbe

 

.

 

Maintenant

rebaptiser la rue
des blessures à la langue

contre le galbe
de l’aube

nue

 

 
« Epaiement de l’arbre »*

(rêve)

irrévérence au décorum
désaccordé

le temps d’une entaille
ou d’un détournement

tumeur

 

 

* phrase rêvée

Gaël Pietquin,
5-6 mars 2010.

                                                                                             

Illustration de Jo Hubert.

 

 

 

 

 

 

PRIMITIVE SECTION

A peine rangées, les larmes retiennent l’œil,
précipitent l’ovation en caresses furtives.
Forme et déforme le miroir,
heurtoir en larme de chat.

 

Poussières où habite l’orage,
bouches lumineuses, orifices en éventail.
Ouvrir les veines : trajets multicolores,
rouages dans le désert des missions impossibles.

 

Une girouette démonte le temps,
profanation d’un œil à l’autre.
Sanctuaire d’apparat dans les palais du page :
Les veines éclatent comme des fouets de cristal.

 

Pulsion prodigieuse du cerf ganté :
les trois doigts plongent dans l’abysse
tandis que l’escalier caresse la pente,
pour le soir une gorgée de laine de vin.

 

Des orgues silencieux mesurent le temps
Comme la fraîcheur découpe le torrent,
Un néon africain bouche la mémoire.
Sur la table la suie protège le pain.

 

L’hélice prend feu, repli des araignées,
l’émotion est carotide essentielle.
Bifurcations possibles dans les sentiers mortels
multiplient reines et sourds-muets.

 

Pulsation primitive, fouloir velu,
une douleur naine monte verticale.
Couleurs fortuites d’une viande éteinte,
les arbres ont des propos de faïence.

 

Axe de poussière pâle :
dans les centres du cœur papillon noir,
arme dans la lampe pauvreté du dimanche,
douce ponction d’un aviron de cire.

Noue l’écharpe pour mourir un peu,
l’écho fixe l’ombre, poulpe en devenir
dans les allées-limaces, muqueuses de Chine :
pouvoir à la portée du temps.

 

Mouchoirs et langues musclées, muselées,
dans le poudrier : cheveux poussières d’ange.
Sous le lac un arc de foudre oublié
découpe la mémoire et fond dans l’eau pure.

 

Robert Varlez.


Illustration de Robert Varlez.

 

 

 

 

 

VIERGE NOIRE.


Haut veuvage inhalé
sous le voile
Une vierge noire
en grand deuil
paupière sourde
visage pâle.
A la tristesse de son oeil
quelque diablerie
s'immisce
envoûtant
mon regard.

Déraisonnables prémisses,

   Dents    
  sang  
    soir.

  
Qu'à la braise
de ton oeil
souffle
un vent d'état
d'urgente
vengeance
que ton ventre affamé
réclame
incendiant ton calice
d'un brûlant
dessein
qui soupire.



Loran (Laurent Chaineux)

 

black-virgin.jpg

 

 

 

 

 

 

Il n’ y aura que du Sable

 

Survinrent les signes, en sommeil, en verdure, les points ou les étendues naissants, l’espace qui lie, abuse, surmonte, relie, tisse signe, croît, navigue, achève. De forge en forge, le soudain vrille sous les averses. A qui se penche vers nous, il n’ y aura que du sable, que le tournoiement des blessures, la vie même.
C’est comme pour courir, pour rire à l’enfance, aux rives du fleuve, à l’empreinte de ce qui nous envoûte, au cœur de ce qui nous hasarde dans l’ivresse des courants erratiques,
qui sort à peine de l’ombre, qui susurre calmement comme une mer règne sans limite.


Comme si rien de ce vertige, au bord, autour, ne transporte, ne figure, les plus extravagantes solutions. Anodine onde de doutes, glaneurs et frondeurs voisins des présences impérieuses. Sans frontière, parce que la question n’était pas là, vaguement inapte, elle est délaissée, initiée à l’à peu-près des étonnements. C’est un malheur de se mettre à l’écrit hors de ce qui sème l’ordre, rien ne permet l’errance, rien ne propose l’embrasement des confidences ni le défi de porter jusque soi l’ultime glissade vers un néant écarquillé.


De nouveau ce moment où tout est parfaitement cuisant, huileux, lentement, il débouche sur ses catastrophes troubles qui nous prennent. Tremblée qui nous ronge, émoi qui effleure le fugace, le désordre, la rigueur. L’aubaine est d’être toujours vivant, en vivant démesuré, en mutation par là où la vie se risque et refuse aliénation, par là où la mort l’invalide dans ses élans de générosités, dans les présences vivotantes, les silences volatiles. Bien plus encore, le manque d’audace et de maquis ne suffisent plus à envisager les possibles, les géométries troubles qui arpentent nos intuitions, notre vivre difficile à disposer d’un savoir déferlant alentour, dedans, entre, au sein, en des innombrables impatiences à chérir.


J’ entend nos pas, nos errements, leurs hésitations, leurs rumeurs, leurs secrets grouillements, hasardeuses écumes, illisibles désordres, l’écrire vivant en expédition, en tribu, en écorce, en enchevêtrement, aux lèvres des averses, en plusieurs, sans trajectoire, sans mesure. Comme de tout temps à confondre les récifs et les plus secrètes promenades quand nos cœurs n’ont plus à croire et que nos yeux ont fait le deuil de quelques chevelures éparses. Par quelques hautes fusions, troubler la paix sans cesse renouvelée, insidieuses attitudes qui invalident les possibles, s’alarment, se troublent, enténèbrent les choses, peuvent fuir, échapper, traverser nos bergères incertitudes, nos folles figures poussées au vent sans ornements.

 

Avec le temps rien à desceller parmi vieux visages et frusques racornis, rien ne règne calmement, rien ne peut abdiquer, à peine tendrement comme l’ombre ou davantage l’usure et ses clartés qui inégalement nous leurrerons. Mais nous n’avons pu élevés nos propres récits et trouver la demeure qui leurs convient ni trouver cité pour leurs paisibles apostrophes.


Faut-il panser l’oubli et emplir nos schèmes d’ Hommes intransigeants le long de ce voyage aux portes brisées et où la captivité des corbeaux n’ incitent que les nuit à modifier, hanches et ombres, dunes, chemins et traces ? Si l’oubli nous porte aux marches de ses histoires, aux fins heureuses de ses contes, aux dernières défaites de ses horizons, aux derniers étrangers, qui ont emportés la mer et le ciel, que nous reste –il dans le temps ? Le vin du pays, la mer du sud, les compagnes fiévreuses, l’innocence de nos silences, l’herbe de nos mensonges, le vent de nos doutes et des mains douteuses et lointaines dans nos rêves.


Toutes les peines que donnent la vie et la mort, conduisent à respirer, à croire, mais davantage à reprendre souffle et ouvrir sans limites aux vieux visages des fleuves, à la fatigue des sables, vers ce qui vaille la peine et qui, peut-être, règne à peine dans l’ombre comme une fluviale usure…comme un sablier n’étant plus..qu’un rire emporte lors d’un de ces voyages.

 

Tarek Essaker

Liège

Illustration de Robert Varlez.

 

 

 

 

 

 

A Isidore Ducasse, comte de Lautréamont
Ô néant épuré, sept fois, on a traduit parole

 

Parie, ose ta peau, frotte-la, doute, appuie là, ôte ta prison,
Tourne, pars en ta nuit, épouse la défaite, tonne partout,
Ô non-parfait, sois par toi, ne pardonne rien, porte fer à l’os, Eperonne ton destin, appose sourire à ta peur, traduis
Toute ta folie, "la poésie doit être faite par tous, non par un".

 

(Anagramme de "la poésie doit être faite par tous, non par un").

 

Yves Béal