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Lèse-Art Re-Mue

RE-MUE revue littéraire des lézards en mutation permanente.

Chaque mois, RE-MUE donne la parole à un nouvel invité

  N °5

Notre invité : Yves Béal


Yves Béal, poète, passeur de mots, animateur d’ateliers d’écriture, a répondu aux questions que Jo(siane) Hubert lui a envoyées pour ReMue, avec le concours de Robert Varlez.

 

 

 

 

Yves, es-tu né poète ou l’es-tu devenu ?

 

D’une certaine manière, je peux répondre oui aux deux termes de la question. Je pense profondément que chacun naît potentiellement poète, mais bien sûr je le suis devenu… encore qu’il soit bien prétentieux de le prétendre ; disons que je vis en poésie, de et à travers  la poésie, non pas la poésie-célébration mais la poésie-combat ainsi que le disait ma grand-mère « la poésie est un verbe d’action, mieux un verbe de combat ».

 

 

Comment devient-on poète ? Est-ce une révélation immanente ? Une rencontre à travers la lecture ? La poésie existe-t-elle potentiellement en chacun de nous et, dans ce cas, suffit-il d’une conjonction favorable pour faire éclore « l’aptitude à devenir poète » ? Quels sont les éléments facilitateurs ?

 

 

Peut-être bien que pour moi, il y a eu quelques conjonctions favorables pour passer du « poème d’enfance » (dont la seule lectrice, pendant longtemps, fut ma mère) à la nécessité d’écrire chaque jour. Un poème déposé dans la boite du journal du lycée, ce devait être en 1969, et sa publication quelques semaines plus tard… Ce professeur de français qui me fait appeler en salle des profs et qui me demande si j’ai écrit ce texte, si je connais Mallarmé et qui rajoute : « votre texte ressemble à certains poèmes de Mallarmé, lisez-le et continuez d’écrire ». Sans doute concours

de circonstance, car je ne crois pas que mon écriture ait beaucoup à voir avec celle de cet écrivain. Mais cet encouragement, non perçu comme tel sur l’instant, a, c’est certain, changé mon regard sur l’écriture et sur mes propres capacités. Je n’ai effectivement jamais cessé d’écrire. Ensuite, devenu enseignant évidemment non formé à la pédagogie de l’écriture, je me suis vite demandé comment partager ce pouvoir que je m’étais ainsi construit. J’avais souvent en tête cette phrase de Boris Vian : « Certains écrivent sous le coup de l’inspiration, et à d’autres, les coups ne font rien ». Nouvelle circonstance favorable mais qui bien sûr arrive sur un terreau favorable de doutes, de questions, d’essais non transformés : la rencontre avec les ateliers d’écriture du GFEN qui m’aident à comprendre ma propre écriture et qui m’ouvrent à des outils et à des démarches dont je ne soupçonnais qu’à peine l’existence, nourri que j’étais des surréalistes et des oulipiens. Je découvre alors les ateliers d’écriture et surtout le formidable pari philosophique sur l’autre, ce « tous capables, tous créateurs » qui ne serait qu’un slogan vain si les ateliers ne le mettaient pour de bon en œuvre. En fait donc, mon écriture à peine naissante, voilà que je me passionne pour l’invention d’ateliers qui « allument des étoiles » dans les yeux des participants, et en premier lieu les enfants, qui font naître un sentiment de fierté, et même parfois de dignité reconquise.
Les ateliers d’écriture sont donc un de ces « éléments facilitateurs » dont tu parles, mais peut-être pas n’importe quel atelier d’écriture. Il est peut-être sacrilège d’évoquer cela ; mais pour moi, actuellement, tout ce qui s’appelle atelier d’écriture ne correspond pas forcément à ce que je me suis forgé comme théorie de l’atelier, laquelle repose sur la mise en acte de « principes de l’écriture » que nous avons, avec Frédérique Maïaux et Martine Lacour, inventoriés dans « Ecrire en toutes disciplines – apprentissage et création » (Bordas, 2004).

 

Arrive-t-il qu’un poème te tombe « tout rôti » du ciel, comme les alouettes ou, pour être abouti, doit-il passer par différents stades ? Comme la pâte, faut-il le laisser reposer avant de le pétrir à nouveau ?

 
Ecrire est un travail, et même si parfois, on a l’impression que le texte arrive assez vite, cela tient plus de ce que Picasso avançait : « j’ai mis toute ma vie à dessiner comme un enfant », que d’une quelconque inspiration tombée du ciel. Et si c’est un travail, cela signifie forcément qu’il y aura de la recherche, de la retouche et parfois même de la révolution. Pour ce qui me concerne, il n’est pas rare qu’un texte passe par plusieurs états, jamais moins de deux et cela a pu atteindre la quinzaine. Certains de mes textes,

commencés il y a 15 ans, ne sont toujours pas clos. En fait, j’aime à dire qu’un texte est définitivement provisoire mais que sa publication le rend provisoirement définitif. Pour certains textes, le « repos » que tu évoques, ne dure que quelques instants ; pour d’autres, cela peut se compter en années.

 

 
     

Le slogan « tous capables » s’applique-t-il également à la poésie ?

Ici, c’est sans hésitation que je réponds oui. J’ai en tête cet enfant de maternelle qui, écrivant son poème en me le dictant, me l’arrache des mains à peine le dernier mot posé, et se précipite à la fenêtre en criant « c’est moi qui l’ai écrit ». Ou encore Marcelle, 101 ans, écrivant son premier poème lors d’un atelier d’écriture en maison de retraite, une grosse larme roulant sur sa joue au moment du point final, alors qu’au début de l’atelier, elle disait : « ce n’est

pas possible, je n’ai jamais écrit, je n’écrirai jamais » (On peut trouver son texte dans le recueil « Il n’y a pas d’âge pour se faire un monde » éditions Un euro ne fait pas le printemps, Grenoble 2009). http://www.uneuro.org/

 

 

Quel est le rôle des ateliers d’écriture ? Comment définirais-tu un « bon » atelier d’écriture et un « bon » animateur d’atelier ?

 

 

Pour moi, je dirai que l’atelier d’écriture est en quelque sorte la cristallisation sur un temps court des différentes opérations que fait un écrivain lorsqu’il écrit. L’atelier doit faire entrer n’importe quel participant dans un processus de création. Comme on n’écrit pas à partir de rien, cela suppose une situation d’enclenchement qui sollicite l’imaginaire de chacun, une sorte d’« embrayeur d’imaginaire », j’aime cette formule parce qu’elle allie le concret le

plus trivial à l’abstrait le plus indéfinissable. Cette situation de départ doit permettre à chaque participant de collecter ses matériaux-mots, les « briques » indispensables à la construction de la « maison-texte ». Cette phase de récolte, de fabrication des « réserves poétiques » comme les nommaient Maïakovski ou plus tard Neruda, dure plus ou moins longtemps, mais elle constitue une étape indispensable à l’écriture. On aurait évité beaucoup de découragement dans la scolarité de nombreux élèves si on avait seulement mis en œuvre ce principe… et bien sûr quel que soit le type de texte à produire.

L’étymologie du mot « texte » induit l’étape qui doit suivre dans le processus d’écriture. « Texte » vient de l’ancien français « tistre » signifiant « tisser », et si l’on remonte jusqu’au latin, on trouve « tex-la » ou « tela », la toile. L’écriture va pouvoir se faire, dès lors qu’on aura recueilli la matière (les mots) et il s’agira de tisser cette matière… en se donnant comme contrainte d’en ajouter le moins possible, sauf ce qui fait lien. Ce qui redonne encore plus de valeur au travail initial d’exploration et le place véritablement comme faisant partie du processus. La mise en texte, certes fondamentale, n’est qu’une phase du processus de création en écriture. Une fois cette première mise en texte effectuée, on en revient à ce que tu disais plus haut, de la « pâte à laisser reposer ». Si un écrivain peut se permettre d’attendre des jours ou des mois avant de reprendre son texte, histoire de s’enlever des yeux l’aveuglement dû au surinvestissement de soi ou, dit d’une autre manière, à l’énorme quantité d’énergie mobilisée dans ce travail, il n’en est pas de même dans l’atelier. Là, on va pouvoir utiliser l’autre, les autres participants, comme déclencheurs d’étrange ; ils vont nous permettre de mettre à distance notre propre écrit, d’une part en nourrissant notre imaginaire, d’autre part en facilitant le détachement de notre première « œuvre-prétexte ». De cette rencontre avec les autres, va jaillir matière à interroger le familier, matière à étranger son déjà-là, matière à réécrire.

De nombreux ouvrages parlent des ateliers d’écriture, mais pour moi, mis à part celui évoqué plus haut (et qui ne traite pas seulement de l’atelier d’écriture, et qui, en plus le fait dans un contexte scolaire), un des livres de référence est celui d’Odette et Michel Neumeyer « Animer un atelier d’écriture » (ESF). Beaucoup confondent atelier et jeu d’écriture, ou alors ne retiennent de l’atelier que son sens de lieu où s’effectue le travail sans se sortir réellement de la gangue scolaire des idées reçues et donc de la rédaction plus ou moins supervisée (jugée ?) par un « animateur-prof ». Dans ce cas-là, c’est est fini du « tous capables », on n’anime plus des ateliers d’écriture que pour les « happy few » dont parlait Stendhal, les « qui-vont-à-l’atelier-d’écriture-comme-on-va-à-la-séance-de-bridge ».  

Je ne vais pas accentuer la polémique en définissant, selon ta formule, le « bon » animateur. Juste dire que personnellement, je choisis toujours d’écrire moi-même, en même temps que les participants, tout en ayant bien sûr une grande vigilance quant à ce qui se passe. En fait, en particulier avec les publics éloignés de l’écrit qui n’ont pas forcément eu une démarche de participation volontaire, il s’agit moins pour moi d’écrire que de signifier symboliquement que nous partageons la même aventure et qu’en aucun cas, je ne porterai de jugement de valeur sur leur texte. Ce sont les réécritures successives qui permettront à chacun, avec l’appui d’interactions solidaires des autres membres du groupe dont moi, de réguler son avancée dans le travail de création.

Peux-tu nous parler de « Soleils & Cendre » ? Qui sont les solicendristes ?

 

 
     

Sans doute que la meilleure façon de faire connaissance avec la revue Soleils & Cendre, c’est de la lire ou d’aller visiter le site pour y découvrir ses textes fondateurs. Le dernier en date « Ecrire est autre chose que du verbe qui se transcrit » ancre poétiquement notre théorie de l’écriture.
En tout cas, il s’agit d’une revue d’écriture née en 1986, presque un quart de siècle, autour d’un noyau fondateur, Henri Tramoy, Claude Niarfeix, Marie-Pierre Canard, Olga France et moi-même. Elle s’organise autour de trois hypothèses fondatrices :

  1. Pour écrire durablement, il faut un projet qui permette d’affronter le regard de l’autre.
  2. Publier un texte prend un autre sens dès lors qu’il constitue pour le lecteur une « provocation » à sa propre écriture.
  3. La pratique de l’écriture en atelier constitue un puissant accélérateur du désir et du pouvoir d’entrer dans la littérature contemporaine

Ces hypothèses ne sont viables que si s’opère un double retournement du regard :

  • sur la capacité de tous nos semblables à oser l’écriture et le travail de la langue et à y réussir… et cela rejoint le pari du « tous capables » ;
  • sur l’acte d’écrire : écrire n’est pas d’abord avoir quelque chose à dire, c’est d’abord accepter de travailler la langue, un « quelque chose à faire » qui fera germer de l’inédit…

Ces partis-pris impliquent que notre démarche ne se limite pas à la publication d’une revue. On peut dire que Soleils & Cendre, c’est aussi une offre aux abonnés de dispositifs de mise en écriture, la publication de nos clés, en marge des textes, des séminaires et ateliers avec les lecteurs, des ateliers publics dans des lieux publics, des lectures, une maison d’édition associative « les solicendristes » et un site http://www.soleils-et-cendre.org/ sur lequel on trouve « nos fondamentaux », les choix d’orientation, les choix éditoriaux, des ateliers d’écriture, les collections, les projets en cours… et aussi une partie de ce qui rend quasiment unique cette revue, les textes collectifs qui ouvrent chaque numéro.

Le n°92 vient de paraître en janvier 2010, il s’intitule « Autopsies d’un monde fini ». Nous travaillons déjà depuis quelque temps à son prochain qui porte sur une forme : l’anagramme. Et nous sommes plusieurs à s’affronter avec l’anagramme du « dormeur du val » de Rimbaud… et d’autres. J’invite les lecteurs de ReMue à nous adresser leurs textes.
Actuellement, en plus des membres fondateurs cités plus haut, le Comité de Rédaction comprend Isabelle Ducastaing, Chantal Bélézy et Jean-Guy Angles.
« Les solicendristes », c’est à la fois le nom de la Maison d’édition associative et celui d’une collection. La collection associe dans une édition traditionnelle un poète et un plasticien : tous les livres sont rehaussés de gravures ou de collages, en dialogie avec les textes.
A ce jour, tous les livres de la collection Les Solicendristes sont réalisés par Philippe Devoghel, imprimeur à Grignan, dans son atelier-musée. La collection s'enrichit d'un nouveau titre chaque année, qui constitue en même temps un numéro double de la revue Soleils & Cendre, servi à ses abonnés. A ce jour, elle comporte 12 titres.

 

Comment lance-t-on une revue d’écriture et de poésie ? D’ailleurs, à notre époque, qui lit encore de la poésie ? Qui l’écrit ? A quoi sert-elle dans un monde largement matérialiste ?

 

Tu ou vous, à ReMue, êtes mieux placés que moi pour répondre à la question du lancement d’une revue puisque vous venez de le faire. Pour nous, la question s’est posée il y a un peu plus de 25 ans : c’était pour nous à la fois un besoin personnel d’écrire avec un projet et de faire écrire, de susciter, en livrant le dessous des cartes, en imaginant des dispositifs d’écriture, de nouvelles audaces d’écriveurs. Et en presque 25 ans, ce sont près de 350 auteurs qui ont été publiés dans la revue dont environ 200 n’avaient jamais publié de texte poétique.

Dans ta question « qui lit encore de la poésie ? », je ressens comme une forme de désabusement, comme s’il y avait eu un âge d’or. Je considère que la poésie aide à lire le monde, à le comprendre, à l’inventer autre ; elle m’aide à vivre. Du coup, c’est un combat permanent pour que le plus grand nombre ait au moins accès à ce possible. Et je suis persuadé qu’on ne gagne pas de nouveaux lecteurs par la sacralisation de la poésie mais au contraire par sa démocratisation qui passe par la découverte par le plus grand nombre de la capacité de chacun à l’écrire et par conséquent la démultiplication des ateliers d’écriture ; c’est pour moi un creuset révolutionnaire, quelque chose qui fait changer le regard sur soi, sur les autres, sur le monde.

Je te propose ce texte écrit il y a pas mal de temps pour le n°15 de la revue et qui situe bien encore ma pensée actuelle sur « à quoi sert la poésie ? »

 

 

 
     

 

 
 

"LA POESIE SERA FAITE PAR TOUS.
NON PAR UN".
(Lautréamont)



La poésie...
Quand donc cessera-t-on de considérer la poésie comme suite de mots qui riment, de faire croire à une poésie - récitation du monde.
Quand donc cessera-t-on de réduire la poésie au poème, au lai, au madrigal ou au sonnet, à un art du langage lorsqu'il s'agit avant toute chose de regarder le monde. Pas pour le contempler mais pour l'agir, le transformer, le réenchanter.
En fait, la poésie est un verbe, un verbe d'action, mieux, un verbe de combat.
La poésie doit être...
Oui et sans doute est-elle déjà. Mais la poésie n'existe pas en dehors des hommes et du regard qu'ils portent sur le monde.
La poésie, c'est ce regard audacieux que Galilée porta sur un lustre qui oscillait ou celui de Newton sur une pomme qui tombait.
La poésie doit être ... parce qu'elle est création par l'homme et aussi création de l'homme : création du monde. Et ce qui compte là, c'est la matérialisation d'un regard sur ~ monde : un regard (ou un monde) "beau comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie." (Lautréamont)
La poésie c'est une pensée agie, c'est la conscience de ce que tu as vécu et que tu voudrais ou ne voudrais pas vivre, c'est le sens de la vie.
La poésie doit être faite...
Là encore oui, elle doit être faite, fabriquée, produite, usinée, travaillée. Il y a forfaiture chez ceux qui avancent l'inspiration comme moteur de la poésie ils s'abusent, ils abusent.
Oui, elle doit être faite, presque extorquée, douloureusement, dans la souffrance d'une lutte sans merci contre la fatalité des choses qui semblent s'imposer à nos visions parcellaires.
Oui, elle doit être faite, arrachée au jour et à la nuit, parce qu'on ne s'apprend pas facilement à voir le beau dans le laid, et encore j'insiste, car il s'agit de comprendre, prendre avec soi, arracher à l'évidence, surprendre aussi, embarquer, enflammer, concevoir.
Oui, elle doit être faite à longueur de seconde, à hauteur de conscience, arrachée (il n'y a pas d'autre mot) à la bête immonde qui surgit sans cesse jusqu'en nous-mêmes.
Et parce qu'elle est fruit d'un travail d'accoucheur d'étoiles, elle est fait extraordinaire, acte toujours neuf, elle est fête et jouissance, elle est faîte, cime, sommet, haut-lieu d'humanité. Construction d'un regard universel.
La poésie doit être faite par tous...
Oui par tous, car c'est de la vie dont il s'agit, du sens de la vie, disions-nous plus haut. Et Si donc, la poésie, c'est cette manière de réenchanter le monde, presque, devrions nous dire en ces temps troubles, cette manière de réenfanter le monde, il nous faut convenir, nous poètes, que notre pouvoir est à partager, faute de quoi l'écrit resterait vain et nous n'aurions pas mieux fait que ces hommes politiques qui récitent, telles litanies, les mots liberté et démocratie et ne se rendent pas compte que l'onanisme, même applaudi par les foules, n'a jamais engendré que plaisir éphémère.
La poésie doit être faite par tous... Non par un.
Ici le choix est offert.
Au poète d'être dictateur qui fait voir le monde tel qu'il voudrait qu'il soit.
Au poète d'être procréateur et alors il ne peut se suffire à lui-même, il doit s'accoupler, se démultiplier en créant, en même temps que le poème, les conditions de la création, les conditions de la poésie, les conditions du combat de la vie, par d'autres, par tous les autres, par tous donc par nous-mêmes. Les conditions d'une "rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie."


Yves Béal Soleils & Cendre n°15

 
 

 

Ou alors celui-ci :

 
 

La poésie commence par…


La poésie commence par « la », c’est une musique disent certains, je dis champ de bruit bruit du monde brisé rompu las il n’y a pas de colombe dans la poésie seulement une tâche de sang sur son plumage et son envol lumineux dans l’ombre des bombes La poésie commence par « là » et si on l’attend elle change de trottoir elle est là dans le réel pas un art du langage elle est le langage la nomination de l’état des choses et leur au-delà, elle est leur lieu et leur utopie La poésie est une surface d’échange une épluchure de l’âme lisière du monde et de l’homme elle n’est pas le verbe mais un verbe verbe d’action verbe de combat La poésie hésite épouse oppose bégaie bouscule n’existe pas en dehors de l’homme et du regard audacieux qu’il porte sur le monde pour l’agir le transformer le réenchanter le regard de Galilée sur ce lustre qui oscille le regard de Newton sur cette pomme qui choit ici pas de choix La poésie doit être parce qu’elle est création par l’homme de l’homme création du monde matérialisation d’un regard sur le monde un regard ou un monde « beau comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie » La poésie ne représente pas le monde elle est le monde un monde une poésie à faire fabriquer usiner travailler sans autre inspiration que le souffle puissant de mots briques de mots pavés de mots terre et eau et feu poésie à extirper de la gangue de nos visions complaisantes arrachée au jour et à la nuit arrachée à l’évidence à la fatalité à la « bête immonde » qui renaît sans cesse jusqu’en nous-mêmes La poésie ne finit jamais ne récite rien n’oublie pas elle est un champ d’épandage où se posent les colombes La poésie commence par « la »


Yves Béal – mars 2005,

introduction du recueil « ça va le monde ?! » éditions Le Laps 2006

 

 
 

 

 

 

 

Outre les revues et les recueils, quels sont les autres manières de faire circuler la poésie ? Faut-il faire feu de tout bois et mettre les nouveaux médias au service de la poésie ?

Ce que je me demande en permanence, c’est : vaut-il mieux faire circuler la poésie déjà existante ou faire écrire de la poésie par tous ? Sans doute, les deux, mais à ne prendre que le premier terme, on a bien peu de chance d’élargir le lectorat à ceux à qui on a fait croire et qui l’ont intériorisé, que la littérature n’était pas leur affaire.

Alors oui, revues et recueils…papier ou électronique, sites, mais aussi expositions, scènes ouvertes, slam-sessions, lectures publiques, concerts poétiques, vidéo…toutes formes d’entremêlement des arts, mais surtout, j’insiste, ateliers d’écriture qui vont permettre la construction d’un statut d’auteur… et donc de lecteur. Et des ateliers, on peut en imaginer pour tous les lieux, pas seulement les lieux consacrés. Penser qu’on peut provoquer à l’écriture, pas seulement à la bibliothèque, dans la salle du centre social, celle de la MJC ou de la Maison des Ecrits… mais à l’usine ou dans la rue, dans la salle de concert, au théâtre ou sur le marché, à l’hôpital ou en prison, dans une assemblée syndicale ou dans les instances d’un parti politique… et pourquoi dans une salle de classe…

 

Tu t’es récemment engagé dans le collectif « Les Passeurs » ? De quoi s’agit-il ? Est-ce pour toi un changement de cap ou une corde de plus à ton arc (-en-ciel) ?

 

 

En 2005, ma rencontre avec François Thollet (musicien, chanteur) marque une nouvelle étape de cheminement, puisque les expériences ponctuelles avec des musiciens, vont devenir avec François, une aventure régulière, permettant de donner corps au concept de « passeurs ». De notre toute première folie au Festival « Texte en l’air » à St Antoine l’Abbaye (20 minutes d’improvisation musicale en plein milieu du concert du groupe sur

un long poème hommage aux poètes de la résistance) naîtra un recueil/album 3CD « ça va le monde ?! ».

La rencontre avec Nadine Buchholz, photographe, sera non moins déterminante, puisqu’ensemble, nous faisons aboutir le projet intergénération « Il n’y a pas d’âge pour aimer » lequel obtiendra le 1er Prix national « Vieillir en France ».

C’est à cette époque que prend naissance le collectif « les passeurs », un collectif multi et transartististique ouvert qui, au gré des projets, réunit poètes, musiciens, plasticiens, photographes, comédiens, danseurs… toujours dans l’esprit de « passer » des valeurs de partage, de solidarité, d’égalité, en même temps que des formes artistiques, un antidote peut-être à l’individualisme et au chacun pour soi qui domine trop souvent y compris dans le domaine des arts et de la culture. Pour faire connaissance avec l’univers des « passeurs », www.myspace.com/lespasseurs 

 

 

La musique est-elle l’alliée de la poésie, la porte-t-elle ? Ne risque-t-on pas, parfois, des conflits territoriaux, chacune essayant de faire entendre sa voix au détriment de l’autre ? Comment atteindre l’harmonie ?

 
J’entends bien cette question et je constate fréquemment soit sur les scènes slam, soit sur les scènes d’improvisation musicale, la rencontre difficile, non pas entre deux univers, mais entre des personnes qui, souvent, se sont à ce point investies dans leur domaine qu’elles s’y sont enfermées et qu’elles ont du mal à sortir de la boite qu’elles ont-elles-mêmes bâtie. « Fais-moi un rap », dit un jeune slameur à l’accordéoniste ou au violoniste.

Ou bien, « je ne veux pas de musicien sur mon texte » dit un autre. On voit bien ici que la musique est pensée comme devant illustrer, faire un fond, se mettre à genoux devant le texte. Ou encore, le débit du slameur est tel qu’il n’y a aucune place à la musique, aucun dialogue. Dans ces trois cas, la rencontre est quasi impossible. Mais on peut en dire tout autant des « bœufs » entre musiciens et de la quasi-impossibilité à glisser un mot entre des « bavardages musicaux » de gens qui ne se reconnaissent qu’entre eux.
C’était pour cela, entre autres, que nous avions risqué (il y a 3 ans) avec François, la tentative de mettre en place ce qu’il appelait des « soirées sonorantes » justement sur la base d’une recherche de rencontre entre textes et musiques. Faute de lieu qui nous accueille et porte ce projet avec nous, on a mis en sommeil cette proposition pour l’instant.
L’harmonie ? Je ne sais pas si elle est atteignable, il s’agit plus à mon sens d’écoute réciproque, d’une conception de deux langages à parité qui doivent tenter de se trouver, dans l’attention mutuelle, une sorte de rendez-vous amoureux, dans lequel les deux amants sont en permanence à l’affût l’un de l’autre, curieux du moindre geste, ce qui n’empêche pas du tout et même au contraire de se provoquer, de se titiller, de s’exciter mutuellement.

 

 
     

La poésie peut-elle envisager des alliances avec d’autres domaines artistiques, comme les arts plastiques, le cinéma, la BD… ? Dans le cadre d’une telle collaboration, pour autant qu’elle soit possible, est-ce l’image qui illustre le texte ou le texte qui illustre l’image ? Autrement dit, le texte doit-il précéder l’image ?

Dans le cadre du projet « Il n’y a pas d’âge pour aimer » (2006) et dans sa suite « Il n’y a pas d’âge pour se faire un monde » (2009), les interactions se sont faites entre photographie, poésie et musique/son. Du coup, nous disposons, pour mener à bien notre « cheval de Troie » d’une écriture partagée, de plusieurs outils qui se combinent l’un l’autre : recueil, CD, exposition photos-poèmes, lecture poétique et musicale et ateliers d’écriture.

Je crois avoir dit que j’aimais relever les défis et en particulier celui de mettre en place des projets d’écriture qui réconcilient les gens avec eux-mêmes en leur faisant découvrir des capacités qu’ils ne soupçonnaient pas, d’où le travail avec des enfants de zones sensibles, des personnes en précarité, des collégiens ou lycéens décrocheurs… mais aussi la population d’un village comme en 2009 à St Siméon de Bressieux lors d’une résidence d’écrivain au cours de laquelle pas moins de 500 textes ont été écrits donnant lieu à une pièce de théâtre « Des vies sur le fil » mise en scène par Yves Doncque (Théâtre du réel) et à une lecture poétique et musicale « Fragments réinventés de mémoire ouvrière » que nous colportons bien au-delà du village qui a vu sa naissance. On y entend une poésie écrite par les habitants du village à propos de la vie gravitant autour de l’usine de soierie, écriture qui leur fait découvrir que leur usine constituait déjà au 19ème siècle l’une des premières délocalisations mise en œuvre par les patrons soyeux lyonnais à la suite des révoltes des canuts. Dans ce projet, ce sont poésie, musique, théâtre et même travail de clown qui se sont « augmentés de leur différence » selon la formule de Saint Exupéry.

Et tout récemment, avec Hélène Cohen-Solal, plasticienne de Saint Denis (93), nous avons travaillé à un livre d’artistes : Le mot « départ » comme point de départ. Elle, de son côté, réalise quelques esquisses. Dans le même

temps, je jette sur le papier quelques mots, même pas des  bribes, juste des mots que je laisse cheminer quelques semaines. Elle m’envoie ses esquisses, je les fais se rencontrer avec mes premiers mots, il en ressort quelques fragments. Le temps passe. Je reçois les premiers originaux. Et là je m’enferme plusieurs jours à travailler le texte, grattant ses images, interprétant, détournant sans doute, les faisant miennes. Je lui renvoie le texte sans titre. Elle reprend ses planches et y apporte de nouvelles touches, elle me demande un titre. Je lui en propose deux ou trois, elle choisit : ce sera « Ailleurs ». Non pas mon livre, non pas le sien, mais un vrai « nôtre ». Et puis on n’en est pas tout à fait resté là, puisqu’à l’occasion du vernissage de son exposition à Montreuil, nous sommes venus, François Thollet (accordéon, ukulélé), Pascal Thollet (guitares) et moi-même, en présenter une lecture poétique et musicale.
Pour finir cette interview, je te présenterais volontiers la création 2010 des « passeurs » dont les lecteurs peuvent entendre des extraits sur http://www.myspace.com/12secondessurterre . En voici l’intention :

Douze secondes sur terre…
Douze secondes sur terre… Peut-être ce que représente le passage de l’espèce humaine sur la terre depuis l’origine du monde… et quelques miettes d’éternité pour signifier cette continuité des sentiments, des émotions, des émois qui font frissonner chaque être au cours de son microscopique laps de vie à l’échelle du cosmos.
Les fragments d’histoires que nous vous présentons montrent combien tous les ordinaires peuvent ouvrir des sentiers d’humanité.
Comment ne pas prendre le chemin avec toi ma rieuse, ma rôdeuse, ma sans-âge, et se dire qu’il n’est jamais trop tard pour aller de l’avant avec humilité, sagesse et détermination.
Ce ne sera jamais sans se demander vers où va la vie. Car si chacun joue sa propre partition, personne ne peut errer sans but sur les routes de l’histoire. Ici, c’est le quotidien égrené dans sa banalité qui s’entremêle aux méandres du grand journal de la communauté des hommes. Nous ne sommes que passants de mort à mort, de naître à naître, parfois passeurs à la fenêtre d’un peu de rien, d’un brin de tout, de quelque saveur de savoir.
Il se peut que certaine nuit d’insomnie, le vent aiguise les rêves et qu’en cette nuit secrète, la toute première dans l’intime fragile de deux amants, on ait cette sensation d’ultime, de hors-temps, d’harmonie qu’aucune querelle amoureuse ne peut troubler et qui nous inscrit héros bref mais pas moins conquérant de la litanie des lumières et des obscurités.
Tu t’appelles Anna, Marie, Gurkan, Théo, Léa, Issam, Sophia, … tu viens de partout, jamais de nulle part. Je ne te connaissais pas, je t’ai appris, dans la connivence du poste de travail, dans la complicité des luttes, à travers les battements de ton cœur, Anna… On a connu les jours qui boitent, les matins d’éclat, les nuages, la peur et la confiance qui manque, la méfiance aussi. J’aurais voulu toucher le ciel ; toi, mon ange, tu y étais déjà.
On a passé parfois le plus clair de son temps à ne pas se voir, à ne pas s’entendre, à se jouer l’un de l’autre, à se perdre au labyrinthe des rancœurs, dans les flots d’amertume et les relents d’oublis, dans ce quotidien qui épuise les sentiments, ce briseur de serments. Alors on a effacé les rires d’avant, jusqu’à n’avoir plus que le cri pour se sentir vivant.
Combien de fois, comme au bord du néant, on se sera entendu dire, mon vieux, tu déconnes, tu radotes, tu ressasses. Parce qu’avec le temps qui fuit, parce qu’avec la douleur de survivre aux petites histoires, aux fadaises et fariboles, parce qu’avec les toujours et les peut-être, on s’est laissé gagné d’usure. On a tourné en rond, dans l’ici et l’ailleurs.
Chacun son destin sans doute, chacun ses tristesses, ses deuils, ses séparations, ses rêves tordus, son ignorance. Et quand on cède, quand on se soumet à la couleur d’un ciel, quel que soit le soleil, et sous l’indifférence, sous les non-dits, dans les silences, on est contraint au constat : il pleut, elle pleure.
Vous les avez bien connus, elle, l’hirondelle et le bossu. Elle, c’était n’importe qui, ça aurait pu être vous. L’hirondelle, c’était la chance, il aurait fallu qu’elle vienne à chaque saison. Le bossu, c’est la vie, abîmée, bosselée, cabossée… et toujours là, même quand elle n’est plus là.
Et vous vous dites : mais comment ça a pu se passer ? Comment j’ai pu laisser faire ça ? Alors vous regardez dans la glace, en quête de ce double, de ce mystère qui vous habite, qui nous habite de terreurs intérieures, à la recherche de ce qui cloche en soi, de ce monstre qui est moi.
Amour, abricot, bachi-bouzouk, bijou, bizarre, chic, clown, mètre, passe-partout, valser. C’est une douce amère valse que la vie, avec moi impuissant et toi impassible, avec moi désarmé et toi désarmante, avec toi enfermée au passé et moi conditionné au conditionnel abstrait, avec moi activiste et toi autiste, cloués dans le coma de nos amours contrariées.
Ça grince parfois de vivre et le temps ne fait rien à l’affaire. Les vertèbres moins souples, on se complait dans nos rhumatismes de solitude, on écoute le tic-tac de l’horloge qui nous berce de regrets en remords. Et quelle culpabilité on porte, ou simplement quelle responsabilité : on a vécu un âge d’or, a-t-on le droit à l’insouciance. Qu’avons-nous à léguer ? Serons-nous les survivants d’aimer, le dernier noyau, l’ultime pépin du monde ? Le jardin de nos enfants sera-t-il autrement qu’Hiroshima 2020.
Ne croyez pas que je me désespère, même si je meurs de tout, de rien, de vous, de moi, des arrangements entre amis, des compromis avec dieu, des accommodements avec le diable. De l’homme minuscule et des cicatrices qu’il inflige à sa mère, la terre. Je voudrais être fourmi et livrer un portrait de la terre plus lumineux. Mais c’est ainsi. Et pourtant dans le fatras du monde, nous sommes deux et toi, tu me donnes beaucoup plus que l’aube. Nous sommes deux ˝je˝ ordinaires qui s’aiment et là, malgré tout, la vie l’emporte… car tous les ordinaires peuvent ouvrir des sentiers d’humanité.
Après avoir travaillé plusieurs années ensemble l’improvisation musicale sur poèmes, les passeurs ont voulu pousser l’aventure plus loin encore, s’obligeant à la composition musicale... Ainsi, cette fois, la rencontre entre le poète et les 4 musiciens a lieu dans un triple mouvement. Les 4 musiciens s’emparent de l’univers du poète, choisissent parmi ses écrits ceux qui correspondent pour eux à l’intention du spectacle et composent sur chaque texte une musique originale. Ils invitent alors le poète à entrer à sa manière dans le jeu musical. Enfin, par l’effet d’anecdotes le plus souvent autobiographiques glissées entre les compositions, « 12 secondes sur terre » prend l’allure d’un conte moderne, un récit de vie, une vie singulière bien sûr mais qui entre en résonnance avec l’ordinaire extraordinaire de chacun…

CE concert poétique démarre sa programmation avec une dizaine de dates d’abord en région Rhône-Alpes, mais nous envisageons une tournée dans tous les lieux qui croient à la « rencontre fortuite sur une table de dissection entre une machine à coudre et un parapluie »1, la poésie et la musique. Tous les pays de la francophonie peuvent être concernés. Faites-le savoir.

1 Lautréamont

 

 
     

 

 
 

Le rêve de l’homme gris
A Serge Pey, après Nierika, ce 5 décembre 2007
Musée Dauphinois, Grenoble

 

La nuit de l’homme gris résonne d’inouï, d’inédite clarté. Il n’y a d’étrange que le voile noir par-dessus le corps déserté de parole. Car la parole jaillit de l’entraille, franchit la langue et les dents, insiste un temps sur la lèvre, puis transperce le tympan du jour.
Plus besoin d’aube, les yeux ont quitté leurs orbites. Plus besoin de rosée, la salive a inondé le fleuve. Plus besoin de raison, le cerveau est devenu fusion.
Les épaules de l’homme gris portent tout ce que les fragiles ne peuvent qu’à peine deviner. Il n’y a de danse que dans l’immobile du ciel qui le regarde de ses nuages désertés d’oiseaux. Car l’oiseau se réveille au bout des doigts, atteint la paume, s’empare du bras et retourne à l’épaule, inscrit son chant dans la jugulaire du vent.
Plus besoin de linge aux fenêtres, les mains des lavandières, des blanchisseuses, des buandières, ont sectionné leur habitude. Plus besoin de l’objet manufacturé, les ouvrières ont détruit le sens même de la fabrication. Plus besoin de la mort, les fleurs ont envahi les narines, les oreilles, les orbites abandonnées, l’anus de l’homme gris.
La pensée de l’homme gris travaille la matière. Il n’y a qui dérange que le rapport à la terre et le regard courroucé, la révolte qui germe comme un fruit, une tomate, une grenade, un mot. Car les mots sont le monde, minéral végétal animal, un monde de pourriture, un monde en décomposition, prêt à sa propre digestion, à sa transformation, à sa révolution.

5/7 décembre 2007
Yves Béal

inédit