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Lèse-Art Re-Mue

NOTRE INVITE : JEAN MORETTE.

  N °13

 

 

 

JEAN MORETTE

 

 

ReMue est allée, sous un ciel couvert et parfois pluvieux, faire une excursion dans la région de Philippeville et, plus précisément, dans le petit village d’Omezée. Là, nous avons rencontré Jean Morette, un artiste protéiforme, qui a bien voulu nous emmener pour une visite guidée de son jardin et de ses deux ateliers, l’un consacré à la peinture et l’autre à la sculpture, deux activités dans lesquelles il excelle et qu’il pratique quand le cœur lui en dit. Il se prétend paresseux : ne le croyez pas !  En traversant le jardin, on n’a même pas le temps de regarder où on met les pieds, tant l’attention est sollicitée par la foule d’objets insolites qui l’habitent : des sculptures tantôt monumentales, tantôt de dimensions plus modestes mais qui nous intriguent tout autant. Comme nous l’explique l’artiste, la taille des sculptures doit toujours s’adapter à l’environnement pour lequel elles ont été conçues. Pour Jean Morette, l’environnement naturel d’une sculpture est l’extérieur.


Presque toutes sont faites de matériaux métalliques de récupération que l’artiste semble attirer comme un aimant… en les aimant, sans doute. Un amour réciproque, probablement, puisque, entre les mains de Jean Morette, le métal se laisse travailler, découper, souder, transformer pour le plus grand plaisir des yeux. En détaillant de plus près les sculptures, un mécanicien pourrait sans doute citer bon nombres de pièces qui se trouvent là mais le même mécanicien serait sans doute désarçonné de la manière dont elles sont juxtaposées…
Des tours de métal ont été réalisées au moyen d’écrous géants, récupérés eux aussi sur des sites industriels, et tout étonnés de se retrouver là.
Un des objectifs de Jean Morette est de créer un univers dans lequel les objets rejetés par le monde réel commencent une nouvelle vie dans le monde de l’art.


Dans l’atelier, un désordre qui n’est qu’apparent, car l’artiste, lui, s’y retrouve… et nous l’y retrouvons aussi, avec son esprit parfois malicieux, dans les créatures qu’il a fabriquées à l’aide de fonds de cuves et de cardans de jeeps : les céphalocrates qui, à l’image des schtroumpfs, ont  chacun leur spécialité : le cirque, la musique, le cinéma, …  La relève est assurée car nous av
ons aussi remarqué la présence de nombreux bébés de l’espèce. Ceux-ci naissent dans des œufs en métal si durs que seule une machine spécialement conçue à cet effet peut briser leur coquille : la « sage-machine » (référence à la sage-femme).  D’autres créatures sont zoomorphes, principalement des volatiles de toute sorte.


Une porte mène à l’autre atelier, celui du peintre. Les tableaux qui vivent là sont en gestation, dans leur période évolutive. Work in progress. On y reconnaît déjà la patte de leur auteur mais celui-ci y travaille encore, à l’huile ou au pastel gras, quand il en a envie. Car, pour lui, la création ne peut jamais être un fardeau, une corvée. C’est pourquoi il ne peut pas envisager de répéter plusieurs fois les mêmes gestes, de se borner à une ou deux manières de travailler. Il ne conçoit la création qu’à travers une recherche perpétuelle, un renouvellement constant des thèmes et des techniques.


Dans la grande maison de Jean Morette dorment aussi dans leurs casiers ou sur des étagères des travaux de l’artiste qui n’attendent que l’annonce d’une exposition pour sortir de leur léthargie temporaire. Nous nous attardons dans cette « salle des trésors », avant de la quitter à regret mais nous ne pouvons décemment pas imposer notre présence pendant les jours et les nuits qu’il nous faudrait pour tout découvrir…  (et dire qu’il est paresseux ! et que nous avons failli le croire !).


Une autre partie de la maison est en plein travaux d’aménagement. C’est là qu’ouvrira ses portes dans quelques mois une salle d’exposition. Pour l’ouverture, l’artiste envisage une exposition qui s’intitulerait « Un peu de tout »… tout un programme !


Dans la pièce où il nous reçoit ensuite autour d’une tasse de café, Jean Morette nous fait part de diverses réflexions sur l’art en général. Il dit que si les jeunes ne s’intéressent plus beaucoup à l’art, c’est parce qu’on leur apprend que l’art ne sert à rien. Cela ne fait qu’augmenter le désarroi de l’artiste qui aimerait pouvoir communiquer sa vision et qui ne rencontre qu’une fin de non-recevoir, se rend compte de son impuissance. C’est dommage, ajoute-t-il, « car je considère l'art contemporain comme le plus riche de tous les temps. Je suis plein d'admiration pour l'art de notre temps et surtout, quoi que j'en pense, l'art doit permettre avant tout la liberté de chacun ».


Il regrette cependant que bien des artistes contemporain, dans leur volonté de se faire (re)connaître, s’engagent sur les voies de l’excès à tout prix, de la provocation gratuite, ce qui leur assure une notoriété éphémère auprès d’un public peu exigeant. Ephémère, c’est ainsi que d’autres (ou les mêmes) qualifient leur art. En revendiquant la précarité de leur œuvre, ne se servent-ils pas de cet argument pour masquer leur incapacité à créer une œuvre pérenne, consistante dans le temps ?


Jean Morette dénonce les mystifications parfois encouragées par les critiques, par exemple lorsque l’un de ceux-ci qualifie un monochrome parfaitement lisse et uniforme d’ »œuvre interactive, car elle reflète celui qui la regarde ». Les miroirs existent depuis longtemps. Ne suffiraient-ils plus à refléter l’égo démesuré de certains artistes ?
Tout n’est-il donc que vanité dans le monde artistique ? Sur le marché de l’art, la cote des artistes (et a fortiori le prix de leurs œuvres), dépendent des endroits où ils ont exposé et, pour pouvoir exposer dans des lieux prestigieux, il faut être  introduit, parrainé, sponsorisé. Ceux qui se refusent à se plier à ce genre d’exigence n’ont aucune chance d’être (re)connus ni par le public ni par les « gens qui comptent ». Une œuvre devant laquelle on passerait sans lui accorder le moindre regard si elle était exposée dans une « petite » galerie, devient objet de convoitise dès qu’elle est accueillie dans un lieu de prestige.


Un ancien voisin de Jean Morette, Albert Humbert, que l’artiste considérait comme son « ange gardien » (et qu’il était  seul à avoir rencontré), édictait cette maxime :
« Toute œuvre posée sur un socle voit sa valeur augmenter ou diminuer proportionnellement à l’endroit où le socle est placé ».
Cela pourrait être l’amorce d’un beau débat parmi les lecteurs de ReMue…

Un livre est paru en 2004 (Michel frères, Virton). Sous le titre « Jean Morette », préfacé par Julos Beaucarne, il propose une interprétation des œuvres de l’artiste à travers le regard de onze écrivains de ses amis.

Des œuvres de Jean Morette sont visibles dans les expositions auxquelles il prend part actuellement : la biennale internationale « Petit Format de Papier », une très belle exposition (nous sommes passés la voir) organisée par le Musée du Petit Format au Centre culturel « Action Sud » à Nismes (Viroinval), en Belgique (ouvert le week-end jusqu’au 24 octobre 2010); et aussi une exposition collective de sculptures (Beeldentuin) qui aura lieu à Torhout du 2 au 17 octobre prochain.


Des oeuvres de Jean Morette sont également exposées  de manière permanente dans divers endroits publics, comme à Philippeville, à Couvin, à Bastogne, à Surice et, dans la vallée de la Semoy française, une série de sculptures monumentales parfaitement intégrées dans le paysage.
Et ce n’est pas tout ! Jean Morette a également initié  une association de sculpteurs, « Action sculpture », qui regroupe cinq sculpteurs, belges et français, qui exposent chaque année, sous l’égide d’ »Action sud » dans divers lieux de la région. (Renseignements au Centre culturel « Action sud » 060/31 01 61).


Et ce n’est toujours pas tout, car l’artiste est  modeste et nous sommes certains que bien d’autres activités dans le domaine artistique ont été passées sous silence.