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Lèse-Art Re-Mue

RE-MUE revue littéraire des lézards en mutation permanente.

Chaque mois, RE-MUE donne la parole à un nouvel invité

  N °2

 

Le doigt dans l’encre nage

 

 

La défenestration des anges.


Ca commence à la nuit tombante, sans tapage inutile. A quoi bon? Il sera encore bien temps. Furtivement un premier corps s’est écrasé. Un second a suivi. J’avais donc bien vu. Aussi bien entendu. Ils se sont remis au travail, là haut. En fin de matinée la cadence s’était sensiblement accélérée et d’autres corps ont suivi. J’ai remarqué qu’il étaient de plus en plus dégradés et je me suis inquiété. Une sale inquiétude jointe à de la culpabilité. C’étaient ces corps qui m’interpellaient, au passage, dans leur chute, ils tournaient la tête vers moi comme pour demander si c’était bien normal tout ça. Je ne savais trop que faire et, bien que préoccupé, j’ai fini par m’endormir. Un mauvais sommeil, mais les plus somptueuses défenestrations finissent par lasser et le sommeil vient dans le fracas des bris de verre. On est en pleine narcose. On tente bien parfois de taillader les câbles de l’atroce machine mais ils se mettent à saigner, à grands flots. Tout saigne. Alors, pour éviter de salir, on arrête. Tiens, encore un qui passe …. Il est tout bleu comme une orange.


Christian Erwin Andersen.

 

 

 

 

Depuis deux mille ans
L’herbe nous cache
Dans l'impasse
De l'histoire

L’arbre de notre sang
S’est desséché
Et lorsque nous enfantons,
Nos ancêtres ne nous parlent plus.

Nous n'avons plus de nom.

 

 

Passent
Des chevaux dans un ciel sans nuage(s),
Les saisons du vent
Qui toujours nous ont rendu libres.

Le merveilleux chemin de notre enfance.

 

 

 

 

 

 

 

 

Lorsque la nuit se déplie
Ses ombres
Se taisent entre les chiens

Libérés
Les enfants blessés de silence
Retrouvent la parole

Juste à l’aurore
S’éteignent éblouis
les vitraux.

 

 


                         Hafsa Saïfi.

 

 

 

 

on ne sait jamais de quoi
demain sera fait

avant de franchir le seuil
nous avons décidé
par amitié
d’échanger nos linceuls

ils étaient
trop étroit pour l’un
trop grand pour l’autre

peut être avons-nous dit
sommes nous
tout bonnement
démesurés
nous nous sommes esclaffés

pour ne pas inquiéter
le gardien
nous avons passé nus
la grille du cimetière.

                 

 

 

   

Entre Viznar y Alfacar
Où ils ont assassiné  F. G. Lorca

Imagine
dos au rocher
l’aube
épaulant son fusil
et sur le cran de mire
juste ce qu’il faut
de soleil blafard
pour le coup précis
et la mort exacte
puis très vite
comme déboulant d’une ravine
le cabri noir de la peur
et dans les yeux goulus de l’homme
à bout portant
une chevrotine
de thym de menthe de laurier
enfin
la  poudre  vive
son crachat de métal
et la montagne ivre d’échos
qui ne dessoûlera plus.

                              

                   Christian Erwin Andersen.

 

 

Récit érotique : "Le pré aux sortilèges"


Elle semble croire que c’est facile.  Parfaitement sereine elle vous en fait l’annonce comme ça : « Veuillez noter que le prochain  thème a pour titre l’odyssée de la peau » …elle tourne les talons et s’en va.
Je suis abasourdi. Je voudrais protester mais je parviens juste à bafouiller.
Comme au cinéma. Ca ne peut pas aller si vite. A moins de tricher. Je n’ai pas d’objection. Non, bien sûr. Tricher, tout le monde le fait, plus ou moins heureusement, mais…

A moins d’en inventer une, d’odyssée, rapide, biodégradable et autolubrifiante, adaptée à notre siècle pressé. Et pourquoi pas ? Après tout. Ne peut on pas concevoir une petite odyssée repliable, qui prenne peu de place, tienne en poche et qui serait tellement endiablée que, prenant le mors aux dents, elle boucle son circuit en vingt-quatre, voire douze, heures. Et voilà qu’une idée me vient. Oui. C’était avec Lola. Vous la connaissez, n’est ce pas, Lola. Je vous raconte…

L’aube avait longtemps tardé, beaucoup paressé. Elle a fini cependant par s’infiltrer à travers les rideaux et déléguer un rai de soleil en éclaireur. Il a hésité comme s’il devait s’orienter. Puis, par saccades infimes, par reptation presque, il a atteint l’oreiller de Lola, son visage ensuite, sa joue. Ce fut, sur son visage paisible, comme un lever de soleil. La première aube avec une lumière de commencement du monde. Je regardais avec émotion.

Je connais Lola depuis l’enfance Il y a plus de quarante ans. Elle a gardé sa fraîcheur intacte, sa douceur de peau est idéale. Elle a une texture de pêche mûre, et le rose, aux mille nuances s’y renouvelle à l’infini. Un festin. Pourtant, elle n’est plus jeune Lola et d’autre part, ce n’est pas la pêche, qu’elle sent, mais l’abricot. Mais moi je l’aime comme ça, crue, « toute crute » comme je lui dis parfois en plaisantant. Je l’ai dans la peau.

Je m’éveille en sursaut. Nous nous étions assoupis. Je serai en retard au bureau. Tant pis. Il en faudrait davantage pour que je renonce à rendre hommage à Lola. Elle a senti ma respiration dans sa nuque. Elle a pris sa position et nous avons fait l’amour dans la brume du demi sommeil.

Nous nous sommes retrouvés à rire et à bavarder dans la salle de bain. Puis, une idée étrange m’est venue. A Lola, j’ai expliqué, avec quelques détours, parce qu’elle est jalouse, que je connais, chez la femme, un point précis situé à la base du nez, un émetteur d’hormones extrêmement actif, aux vertus aphrodisiaques tellement puissantes que le plus fidèle, le plus dévot des hommes ne peut y résister. Plus puissant que toute la cyprine du monde.

Elle a eu l’air intéressée, Lola. Ses yeux se sont allumés. Un éclairage étrange. Comme je ne lui en avait jamais connu. Elle a voulu que je lui montre le « point ». Le temps passait ; mon retard s’aggravait. Mais elle insistait : « je t’en prie, respire moi ». J’ai cédé.

Nous avons fait la topographie de nos corps, centimètre par centimètre. Oh, fabuleux deltas de la peau où à la nuit tombée les orchidées se rassemblent pour des saturnales. Nous avons découvert des îles étranges aux plantes odorantes et peuplées de fleurs carnassières. Des continents noyés dans les odeurs fortes. Après l’avoir bien cherché nous avons enfin trouvé le « point » de l’homme sur un quadriceps. Nous le ferons breveter. Nous étions fous, mais fous à lier.

Je ne suis pas allé au boulot. Lola a boudé son cours. J’étais Dior, elle, Yves Saint Laurent. Nous officions, jonglions avec des flacons poreux que Baudelaire n’eût pas désavoués. Sur nos peaux des milliers de feux de brousse crépitaient.

Lorsque l’étreinte s’est doucement défaite j’ai dit mes sources à Lola très curieuse et intéressée. Cet endroit de la peau que je nommais « le pré aux sorcières » c’était une voisine de ma mère qui me l’avait fait découvrir.

Elle payait beaucoup de sa personne, cette femme, et organisait les plus prisés sabbats de la région. C’était une sainte et elle eût mérité, outre la canonisation, une Légion d’Honneur pour ses prestations bénévoles et sa mise en évidence active du principe de plaisir. Elle a préparé, drillé et envoyé au front du sexe tant de régiments imberbes, de patrouilles acnéennes, de lanciers aux élancements monstrueux et tous en sont revenus… n’en déplaise à Louis Aragon.

Une initiation n’est jamais à décliner, conclus-je devant Lola et je mis fin à mes épanchements. Lola ne riait plus. Le lendemain, elle ne vint pas. Plus tard j’appris qu’elle avait une liaison avec le sacristain d’un village voisin. Elle en scandalisait la population car pour plaire à son nouvel ami elle se promenait en tenue galonnée de pompier. Elle ne quittait jamais l'uniforme, même au lit.



Christian Erwin Andersen.

 

 

 

 

 

L’ouvert.

Perce, ouvre, écartèle, progresse...
Ne te laisse pas, ne te lasse pas
d' O U V E R T

étape 180
objectif 360

L'aube invite nos cils à s'élever.
L'oeil chasse les chimères et s'aventure à l'ouvert du matin,
Un voile se lève,
Les pastels s'affirment,
Le regard s'arrime au temps
je flirte avec le vent.

Une ombre mute en silhouette
de chair et d'os.
En toi le sang fait un tour, tu vis!

(Inspire: alerte/qui vive
Expire: lâcher prise)

Zénith à l'instant. L'ombre est ailleurs.
Tout azimut, la lumière diffuse et s'étend
par delà travers moi
La joie s'infiltre dans la faille de l'ouvert
et me porte goutte à goutte vers le lit de la voie.

Ce qu'il me reste de vie me dira peut être si l'ouvert peut encore s'écarter,  se maintenir ou se recroqueviller...ce qui m'importe c'est qu'à l'instant, il soit...pleinement !

Fanny de Rauglaudre.

 

 

 

 

Non-être et temps.

Je n’ai aucune estime pour le temps
ni pour la mort
ni pour la fin des temps ni la faim de la mort.

Je vomis le temps
qui tourne les pages de ma vie
sans me laisser le loisir de les lire
et a fortiori de les écrire.

Et la mort
qui hait toute littérature
aiguise sa faux
sur la quatrième de couverture.

Je vomis la mort.

Jo Hubert.

 

 

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