AU COMMENCEMENT, LA PSYCHANALYSE :

« A DANGEROUS METHOD »

 

A voir « A Dangerous Method » la première impression  est que ce film n’est pas de Cronenberg. Or  il est bien « le » film cronenbergien par excellence. Certes et apparemment le réalisateur sort de sa propre méthode. Il s’intéresse à ce qui pourrait sembler la petite histoire de l’histoire de la psychanalyste. Il met en scène autour d’une femme pivot : Sabina Spielrein dont l’œuvre sera largement minorée par les deux personnages emblématiques de la « science » en formation, de sa saga : et du film Freud et Jung.

Le premier en sort grandit. Il est lié à un sujet central chez le réalisateur : la question juive. Son traitement judicieux et implicite annonce ce qui deviendra un des drames majeurs du XXème siècle. A sa manière Freud et Spielrein le pressentent. L’ « erreur »  du savant viennois est de prendre un Suisse « exquis de protestantisme » (dit Freud dans le film) adorateur de Wagner pour essayer de sauver sa science avant qu’il ne soit contraint de réviser son jugement.

Dès lors par la question juive Cronenberg recentre le problème sur la psychanalyse. Car s’il est de bon ton (parfois à juste titre) de critiquer le Freudisme, ses dégâts sont des incidents de parcours par rapport aux accidents qu’entretint ou contribua à développer la méthode de Jung. Rappelons qu’elle rendit souvent fous ou folles ceux qu’il s’agissait de soigner.

Toutefois le film transcende autant la question de la psychanalyse que celle du judaïsme. Il pose avant tout celle du cinéma. Loin d’être bavard (contrairement à ce qu’on a dit) « A Dangerous Method » est superbement incarné. L’aventure intellectuelle est montrée telle qu’elle est : travaillée par des pulsions - parfois douteuses - qui servent de combustibles théoriques. Sabina Spielrein devient  l’héroïne à la fois du film et de ses deux héros dans une mise en scène des plus rigoristes. Le cinéma de la chair qui éclaboussait dans les films antérieurs du réalisateur se resserre et bouillonne de manière très tendue.

De fait sous son apparence douceur candide « A Dangerous Method » apparaît bien plus violent que les films antérieurs de Cronenberg. Tiré d’une pièce (incarnée en France en 2008 entre autre par Barbara Schluz et Stéphane le Bihan)  et remake d’un film plus édulcoré et anecdotique - sorte de « Qui a peur de Virgina Woolf au rabais -  il reste  aussi clair dans son propos qu’ambigu (forcément) par ce qu’il engage.

Superficiel à une première lecture, l’œuvre s’étend comme une nappe blanche où la passion pour l’occultisme de Jung est déjà très patente. Plastiquement très beau, d’un classicisme affecté, ce film ne peut que décevoir les fans de Cronenberg (comme ils le furent par « Spider »). La chair certes y est corsetée. Mais par « respect » pour une époque où il ne pouvait en être autrement. Seul Otto Gross (incarné par Vincent Cassel) commence à contaminer le corps en revendiquant l’expression du désir en dehors des normes. Mais on est loin de « Crash » et « Existenz » même si l’hystérie reste présente de manière discrète dans les scènes du début.

Historiquement juste et en dépit de sa restriction théâtrale « A Dangerous Method » illustre la position de la parole dans le cinéma et dans la psychanalyse. A ce titre Cronenberg semble craindre de filmer ses personnages. Il est confronté à l'angoisse de les vider de la charge qu'ils peuvent contenir. Il s’en sort néanmoins très bien  en  recherchant toujours  la double bonne distance – jamais donnée à l’avance. Celle entre le réalisateur et son sujet. Celle entre le créateur et ses créatures. Lorsque ce qui  proche devient lointain et que le lointain devient proche le cinéma est réussi. Et Cronenberg parvient à rester sur cette ligne de partage.

Ajoutons que ce film recèle une luminosité, une luxuriance et une intensité particulières. Elles rapprochent le réalisateur canadien parfois d’un Chardin plus que d’un Soutine (comme ce fut parfois le cas). Il sait précipiter par une représentation classique dans des abîmes mais aussi en remonter.  Progressivement  se perçoit ce qui pouvait sembler soustrait à toute perception première. Et les personnages situés  dans leur décor renforcent un paradoxe : celui d'une figuration en sur-tension (scène d’hystérie du début, malaise de Freud)  ou sous-tension  (la rencontre de la femme et de l’amante).

Dans les deux cas émane une force étrange d'attraction. Il s'agit de donner moins à voir qu'à entrevoir. Le cinéma devient une langue particulièrement sensible. Elle apparaît à Cronenberg comme un voile qu'il lui faut déchirer afin d'atteindre les choses qui se trouvent au-delà. Ses prises montrent en conséquence une sorte de silence et une vision plus juste du monde sans que rien ne soit explicitement dit ou dénoncé.

Tel est l’art d’un cinéaste de la singularité. Ses images font  ce que les mots ne font pas, ce qu'ils ne peuvent pas accomplir. Et Cronenberg  devient l’apôtre de ce que  Beckett pensait du cinéma en citant  la phrase de Berkeley  au sujet du cinéma :“Esse est percipi” (“être c’est être perçu”).  Le Canadien offre ainsi une dimension nouvelle à son oeuvre. Si ce film ne fait qu’entrouvrir le monde (car ce dernier va se refermer sous le joug de l’histoire), ses personnages n’ont plus partie liée avec le néant, l’absence et le chaos.  Il ne s’agit plus seulement de suggérer placidement et de constater l'attente ou l'échec.

La chair est ici sublimée par les effets de peau et non par des blessures ouvertes (même lorsqu’il s’agit de rares scènes masochistes). Et soudain le cinéma de Cronenberg est réenchanté. Sans complaisance ou condescendance. Il permet de mettre à nu des images que certains ont prises pour naïves alors qu’elles sont « sourdes ». Elles élargissent juste ce qu’il faut  en renvoyant à l'affolement dont elle sortent mais pour le sublimer. Et afin de, sinon conjurer la folie du monde, du moins mettre le doigt dessus.

 

 

 

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